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POZ n°66 PDF Imprimer Envoyer
Écrit par L'équipe de rédaction   
Dimanche, 13 Mars 2011 13:13

SOMMAIRE



Version pdf - 2,7 Mo

  • Édito
  • Les nouvelles de l’OZ
    La zététique… ou comment faire preuve d’esprit critique face à l’étrange
    Première réunion de l'OZ à Chambéry
  • Actualités
    « La Nasa a (encore) trouvé des bactéries extraterrestres dans une météorite »
    Autour du sondage d'Harris Interactive « Marine fera 23 à 24% au second tour »
    Comprendre l'évolution avec Guillaume Lecointre
    De l'illusion à la parapsychologie
  • Enquête : Du bon usage des chiffres
  • Culture et zététique :
    Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises
  • Agenda
  • Appel aux auteurs


 

ÉDITO


 

 

« Utilisé régulièrement, le shampooing XXX purifie et assainit les cheveux et le cuir chevelu. L'efficacité démontrée de son actif traitant permet à la formule XXX d'éliminer les pellicules, tout en restant très doux pour les cheveux. »
Dos du flacon du champoint XXX.

 

Être zététicien, ami lecteur, ce n'est pas une sinécure, crois-moi. Je ne le souhaiterais pas à mon pire ennemi. Lequel ? Mais si, tu sais bien, le parapsychologue qui... mais laissons cela. Je ne souhaite à personne, disais-je, d'avoir sans arrêt l'esprit tourné à l'analyse fine et absolue de ce qui l'entoure. Pour te permettre d'y échapper, voici une méthode d'auto-diagnostic.

Déjà, la zététose se déclare favorablement dans un terrain propice et déjà détrempé de bon sens critique. Si tu t'irrites un peu quand ta collègue parle d'astrologie, si tu as tendance à ne pas croire que les cheveux poussent plus vite en lune montante, à arborer une moue dubitative quand ton voisin te parle d'extraterrestres, à ne pas ajouter au concert de louanges de l'assemblée lorsqu'une mère explique qu'elle a soigné l'angine de son petit avec de la soupe au lard, alors tu as le terrain favorable à un développement de l'esprit critique. Prends garde.

À partir de là, tu peux développer la forme violente de la maladie, qui peut t'exclure d'une partie de la population. Mais la zététose peut également être pernicieuse. Ainsi, parmi nous, certains malades vivent incognito, pas toujours contagieux.  Un petit nombre d'entre eux développe la zététose aiguë, qui tourne à l'obsession. Elle n'est pas dangereuse pour autrui, mais elle est visible ; l'entourage réagit par un regard gêné et un détournement de conversation poli.

J'ai su que j'étais gravement atteint en constatant que, rentrant dans les vécés sur mon lieu de travail et tombant sur l'écriteau malhabile « Ces toilettes étant nettoyées régulièrement, merci de bien vouloir veiller à leur entretien », je n'ai pas conclu naturellement, comme tout un chacun, qu'on me demandait là de ne pas pisser à côté. Non, j'en ai déduit que l'on me demandait de vérifier que le travail du personnel de ménage était correctement fait et, s'il ne l'était pas, de moucharder auprès de l'intendance. En tout cas, je ne vois pas comment comprendre cette phrase autrement. C'est dire si je suis malade.

Et ça me poursuit partout ! Tiens, un autre exemple. Sur le rebord de ma baignoire traînent de nombreux flacons vides de champoints et gels de douche (signe que chez moi l'hygiène corporelle prime sur le sens de l'ordre), cela fait de la lecture pendant la douche. Une saine lecture : « Avec du lait et de l'abricot » pour l'un, « Au laurier et à la palme » pour l'autre, c'est une promesse d'un repas méditerranéen enchanteur. Moi qui croyais me laver, je vais me faire des tartines de confiture sur la peau. Bon, ça c'est rien, aucun rapport avec la zététique, on a l'habitude.  Mais quand le repas se fait soin, ça devient plus intéressant. « Cure de raisin », dit un gel-douche. Ça me rappelle l'amie de mes parents qui ne mangeait que du raisin pendant des semaines ; je me demande si elle se lavait aussi avec.

Un autre annonce fièrement la « Pureté des cheveux et de la peau », mince alors.  La pureté de l'or, du cuivre, de l'éthanol ou même de l'eau, je peux imaginer ce que c'est. Mais de la peau pure, des cheveux purs, saperlipopette, ça c'est la classe. La peau sera tellement pure qu'il n'y aura même plus de poils dessus, tiens. D'ailleurs, ledit gel-douche est « aux minéraux marins de l'Arctique », y'a même un dessin. Et derrière c'est écrit « Les Minéraux Marins des profondeurs de l'Océan Arctique sont reconnus pour leurs vertus vivifiantes. Gnagnagna pureté et douceur, gnagnagna apporte fraîcheur intense et réveille vos sens. » Rends-toi compte, ils sont allés chercher des cailloux au fond de l'Océan Arctique pour les mettre dans mon gel-douche ! Bon, la liste des ingrédients est évidemment moins poétique : sodium laureth sulfate, sodium chloride, glycerin, etc. C'est de la bonne vieille chimie.

Je n'ai qu'un flacon ne faisant appel à aucun produit du terroir (à quand les parfums pâté de foie ou andouille de Guéméné ?) : mon champoint. Il est plus sérieux que ça, lui, il proclame « Formule renforcée », signifiant clairement que s'il y a formule, c'est de la chimie, pas une tambouille de cuisinier : ça va laver. Renforcée, en plus, elle est, la formule ; ça veut dire qu'avant elle était faiblarde, mais là ça va bien laver, enfin. « Shampooing très doux », « Traitant », « Antipelliculaire », « Usage fréquent », bon, ça c'est des renseignements. Mais « Efficacité prouvée », ça titille le zététicien.  Hummm, c'est de la science, de la vraie, on va voir ce qu'on va voir.  Et patatras, « pH doux » vient tout gâcher.  Un pH, je sais ce que c'est. On peut le qualifier éventuellement d'acide, de basique, de neutre, par métonymie. Mais doux, je ne sais pas ce que ça veut dire.

Fin bon, tout ceci pour t'illustrer, ami lecteur, ce que tu seras si tu succombes à la zététose aiguë. Quand tu en seras au point d'écrire des éditoriaux parlant de gel-douche, il sera trop tard.

 

Stanislas Antczak
Éditorialiste propre

 


LES NOUVELLES DE L'OZ


 

On a oublié d’en parler le mois dernier

Le 13 janvier 2011, Florent Martin était invité à Chambéry par la Société Odonto-Stomatologique de Savoie pour une conférence sur les médecines dites alternatives. Durant une petite heure, il a présenté la méthodologie scientifique d’évaluation des thérapies et illustré ses explications avec le cas de l’homéopathie. La conférence n’était pas publique mais réservée aux membres de l’association. Ils étaient une quarantaine de dentistes et stomatologues présents. Le débat s’est ensuite poursuivi autour d’un buffet sur les questions du remboursement des médecines qui n’ont pas fait la preuve de leur efficacité.

 

Conférence à Gap : La zététique… ou comment faire preuve d’esprit critique face à l’étrange

Le vendredi 4 mars 2011, l’Association Gap Sciences (GSA05) avait invité l’Observatoire zététique à présenter ses activités lors d’une conférence intitulée « La zététique ou comment faire preuve d’esprit critique face à l’étrange ». Cette conférence faisait partie du cycle « Échos de science » inauguré quelques semaines plutôt par Gérard Majax (voir notre article plus loin). Jean-Louis Racca, Nicolas Gaillard et Franck Villard ont donc succédé au magicien, mais ont été moins efficaces que lui pour remplir la grande salle du centre culturel Le Royal à Gap. Seule une quarantaine de personnes était venue découvrir ce qui se cache derrière ce terme bizarre de « zététique ».

Cette présentation générale, que l’on imagine pourtant des plus classiques pour les membres de l’OZ, se révèle finalement un exercice très compliqué. Définir la zététique et circonscrire ses domaines d’études, expliquer la méthodologie scientifique, les difficultés du montage d’une expérience et d’analyse de ses résultats, donner un aperçu de la vaste panoplie des outils critiques, présenter l’OZ et ses activités... en moins d’une heure, constitue pour le conférencier un défi et pour le public un contenu relativement dense à assimiler.

Dans cette conférence à trois voix, Franck, Nicolas et Jean-Louis se sont bien répartis les rôles. Ils ont terminé par une expérience de catalepsie sans hypnose qui a fait frémir le public. En effet, puisque en théorie « ça marche », ils ont mis à l’horizontale Madame (plus légère que Monsieur) et ont fait monter Monsieur debout sur elle. Le résultat était impressionnant... Le public a ensuite posé quelques questions, notamment sur les activités de l'OZ, mais aussi sur la sourcellerie, les fantômes et les arnaques commerciales dans le domaine du « paranormal ».

La discussion s’est achevée vers 20h30, dans le noir, après que les plombs ont sauté !

 

Première réunion de l'OZ à Chambéry

Lundi 7 mars avait lieu la réunion mensuelle de l'Observatoire Zététique. Innovation : cet opus avait lieu à Chambéry (où nous avons plusieurs membres actifs), et était l'occasion d'une rencontre avec les membres et sympathisants du CrOZet, le club chambérien de zététique. Nous étions une vingtaine, pour moitié membres OZ et sympathisants grenoblois, pour moitié membres et sympathisants du CrOZet. Commencée à 19h30, la réunion s'est étalée jusque vers 0h30. Outre la séquence d'analyse collective de l'actualité, le gros morceau a consisté en deux présentations : un exposé détaillé sur les modèles de réchauffement climatique et les arguments des « climato-sceptiques », et un exposé déconstruisant les idées reçues sur les sectes, avant-goût de la conférence-débat de Franck Villard qui aura lieu le 24 mars à Grenoble.

Nous reconduirons probablement la délocalisation de nos réunions mensuelles à Chambéry et peut-être un jour aussi à Lyon, où l'OZ compte également plusieurs membres.


Réunion de l'OZ à Chambéry. La salle attentive à l'exposé sur les arguments des « climato-sceptiques » puis à la présentation de Franck Villard sur les sectes.

 


ACTUALITÉS


 

« La Nasa a (encore) trouvé des bactéries extraterrestres dans une météorite »

C'est ce qu'annoncent l'agence de presse Reuters et divers médias depuis quelques jours (par exemple RMC [1]), citant une « étude » parue dans le Journal of Cosmology [2] , et en reprenant parfois quelques photos.

Avant d'absorber un contenu, il est utile de bien lire l'étiquette. Plus clairement : avant d'en venir au fond, inspectons déjà les quelques affirmations présentes.

« La Nasa dit que » :  s'agissant d'articles scientifiques, ça n'est jamais la Nasa (ou le CNRS, le CEA, le MIT) qui s'exprime, mais les scientifiques signataires de l'article. En l'occurrence,  il s'agit même d'un seul homme. En fait, en quelques occasions, la Nasa parle en son nom, par le biais de son porte- parole ou de l'un de ses directeurs. Nous en reparlerons plus bas.

« des recherches de la Nasa » : qu'est-ce que la National Aeronautics and Space Administration ? Une agence technologique ayant pour objectif de concevoir et envoyer des engins spatiaux et instruments de mesure. Pas une université des sciences du cosmos, même si les médias confondent en permanence sciences et technologies. Si un article émanant du CEA ou d'EDF annonce la solution énergétique idéale de demain, il est sans doute intéressant de le lire, mais sans s'abstraire du contexte d'où il est écrit. Il en va probablement de même ici.

« Journal of Cosmology » sonne comme une austère et prestigieuse institution de publication scientifique, relative à la cosmologie. Mais faut-il en juger ainsi sur le simple nom ? Après tout l'« Université Interdisciplinaire de Paris » n'est qu'une association 1901 visant à défendre l'Intelligent Design, et nombre de faux-nez de sectes s'affichent sous de désarmants intitulés invoquant le soutien à l'enfance, aux femmes, ou à la paix. Enquêtons, donc. C'est d'autant plus facile qu'il s'agit en fait d'une revue en ligne. Et là, surprise : cette revue traite d'à peu près tout sauf de cosmologie. Ce qui se voit au contenu en ligne, et à la composition du comité. En fait, l'exobiologie est visiblement un thème majeur, mais on trouve aussi publiés divers articles « scientifiques » sur la colonisation de Mars, sur « Life on Earth Came From Other Planets » (« La vie sur Terre est venue d’autres planètes » sans interrogatif ni conditionnel), sur « Is Darwin the New Jesus ? » ( « Darwin est-il un nouveau Jésus ?», article ouvertement anti-darwiniste), sur « Our Food of the Future: Bacteria and Bugs » (« Notre nourriture dans le futur : bactéries et insectes »), et tout un numéro autour de « Cosmos, Quantum Physics, and Consciousness » (« Cosmos, mécanique quantique et conscience », mélange rappelant des intrusions spiritualistes similaires que nous avions eu l'occasion d'analyser [3]). Sans même qualifier davantage le fond de ces sujets, force est de constater qu'on n'y traite guère de cosmologie et d'astrophysique. Et aussi que la revue semble déjà acquise aux causes proches de l'article.

les images des « exobactéries » : effectivement, celles reprises par RMC.info [4] ressemblent furieusement à des bactéries. Et pour cause, car... ce sont bien d'authentiques bactéries terrestres ! En effet, si l'on se plonge dans l'article original, la figure est présente avec une légende, laquelle précise qu'il s'agit ici de montrer une vraie bactérie en comparaison aux structures trouvées dans la météorite. L'image qu'on nous montre pour convaincre est donc carrément trompeuse (de fait, il faut savoir que les illustrations de presse sont souvent inexactes, car conçues comme « évocatrices » et non comme partie du fait - mais le lecteur le sait-il ?). En fait, il s'agit peut-être d'une bévue de Reuters car plusieurs sites ont fait la même confusion.

Après l'étiquette, étudions un peu le contexte.

À propos de voix de la Nasa, aurait-elle un avis sur la question ? Il se trouve que oui : l'agence de presse AFP [5] nous dit que La Nasa / des scientifiques de la Nasa / le directeur de l'Institut d'astrobiologie de la Nasa, et l'un des directeurs scientifiques de la Nasa  prennent explicitement distance avec cette information (par voie de communiqué pour le second, mettant également en cause l'absence de sérieux dans le processus de publication de ce Journal of Cosmology).

On y apprend également en passant que les échantillons analysés ont 100 à 200 ans, et ont subi bien des manipulations. Les chances d'une contamination sont donc considérées comme particulièrement grandes.

Outre la Nasa et son Institut d'Astrobiologie (on se souvient qu'une « découverte » semblable y avait été rapportée il y a quelques années), le président de la Société française d'exobiologie juge ces travaux « pas très sérieux » et « pouvant faire un mal fou à la discipline ». Le milieu même supposé s'enthousiasmer pour la découverte est donc pour le moins circonspect.

Qu'est-ce qu'une « forme d'apparence biologique »? Outre une forme fermée et peu anguleuse issue du vivant (qu'il s'agisse d'authentiques exobactéries ou de contamination purement terrestre), il faut savoir que diverses réactions physiques et chimiques créent des formes cellulaires, chevelues, compartimentées ou arborescentes, qu'on peut souvent prendre pour du vivant [6]... a fortiori quand il s'agit d'interpréter (comme ici) des fossiles putatifs de micro-organismes (et donc des formes minéralisées et non les organismes eux-mêmes).  De fait, si l'on ne dispose plus que de formes minéralisées, sur un objet ayant traversé bien des épreuves dans l'espace (écarts de température et radiations), dans sa chute (fusion partielle et choc), puis dans ses manipulations humaines (contamination chimique et bactériologique), l'interprétation des formes est forcément délicate.

Quant au contenu, les paragraphes précédents ont permis de commencer à aborder le sujet. Vous pouvez toujours lire l'article lui-même (long et touffu) pour vous faire un avis détaillé [6]. Cependant, une fois considérés l'étiquette et le contexte, le contenu semble à prendre avec des pincettes...

 

Fabrice Neyret

Notes :

[1] : L'article de RMC.info

[2] : L'article original complet dans le Journal of Cosmology.

[3] : Sciences et métaphysique, du danger des mélanges. Analyse d'une interview de Trinh Xuan Thuan, article de l'OZ extrait de la POZ n°33 de mars 2008.

[4] : L'image de la vraie fausse bactérie mal étiquetée par RMC et l'image de la structure (environ 5 fois plus petite) trouvée dans la météorite.

[5] : La dépêche AFP : « Traces de vie extraterrestre dans une météorite: pas de preuves, dit la Nasa ».

[6] : Quelques images de « jardins chimiques », concrétions minérales évoquant des structures biologiques. Lire aussi l'article de Pour La Science « Les jardins chimiques : un faux pas vers la vie synthétique » (janvier 2009)

 

 

Autour du sondage d'Harris Interactive « Marine fera 23 à 24% au second tour »

Sitôt annoncé, sitôt commenté sans fin sur le fond par les journalistes et les politiques de tous bords. Mais (l'a-t-on déjà dit ici ?) quand on consomme un produit, mieux vaut lire de près l'étiquette. A fortiori quand il s'agit de chiffres. Quel est donc ce nouvel acteur « Harris Interactive », et comment procède-t-il ?

En fait il s'agit là d'un nouveau fait d'arme d'une méthode innovante en plein boom : le sondage par internet, qui cumule l'avantage de la modernité et du faible coût de production par rapport à un sondage téléphonique, ou pire, en porte à porte. Le précédent fait remarqué du genre était un certain sondage d'Ifop cet été, qui lui aussi sondait les Français par internet, pour établir leur avis quant à la politique sécuritaire du gouvernement, et qui avait suscité les émois méthodologiques que l'on sait [1].

Quant au présent opus, s'il a été pointé pour tel par Rue 89 [2], bien des médias n'ont pas ou à peine mentionné la particularité qui pose problème (Le JT de France2 a juste mentionné en passant vers la fin du sujet « malgré la polémique du fait que c'est un sondage par internet »).

Toutefois, la notice [3] du présent sondage nous précise qu'il a été exécuté sur un panel selon la méthode des quotas, avec redressement tenant compte des tabous politiques. Quel est donc le problème ? (au-delà de celui des sondages en eux-même, en particulier d'intention de vote à 1 an d'une élection).

Un problème classique des sondages est la marge d'erreur : en dessous de 1000 sondés, si l'on ne veut que 5% de risque d'erreur, les résultats ont une imprécision de +- 3%, ce qui fait beaucoup pour pouvoir commenter des intentions de vote. Certains sondeurs descendent parfois jusqu'à 600 personnes. Mais ici pas de problème, il y a 1347 sondés (on y dit quand même que l'un talonne l'autre à 1% d'écart, alors que c'est peut-être l'inverse à 4% d'écart).

Un second problème est la représentativité de l'échantillon : si l'on n'interroge qu'en ville, ou qu'à certaines heures, ou par un moyen technologique sélectif (les jeunes ont peu de téléphones fixes, les femmes et les moins jeunes utilisent moins internet, et... certains n'ont pas de foyer), on risque de ne pas toucher de façon homogène les différentes catégories de population, ce qui introduit souvent un biais important, l'opinion étant plus ou moins corrélée à la classe socio-professionnelle, à l'âge, au sexe, au fait d'être citadin ou rural. La méthode des quotas règle ce problème en s'assurant que la structure statistique des sondés reproduit la structure française. Ici, la méthode des quota a bien été effectuée. (Cependant il semble qu'il y ait quota et quota, ceux d'ici étant assez rudimentaires d'après [2]).

Une troisième difficulté est de trouver des gens à interroger. Le porte à porte coûte très cher, le téléphone partage l'inconvénient du faible taux d'acceptation et accroît le risque de réponse non sérieuse. Une solution (pour certains discutable [4]) est de constituer un panel de sondés récurrents, éventuellement rémunérés (c'est le cas ici). Mais il y a panel et panel : la constitution et le contrôle d'un panel internet est-il fait avec le même soin que les panels téléphoniques ? La facilité technique à « recruter » sur internet rend tentant de substituer la quantité à la qualité.

À propos de doutes sur la sincérité, un quatrième problème survient du fait que la non-sincérité peut être liée à l'opinion (ce qui biaise le sondage), à cause de tabous. Il est en effet délicat pour certains de reconnaître leur préférence pour certains partis. La solution est ici d'estimer le correctif à appliquer, une astuce consistant à interroger en plus sur le vote précédent (dont on connaît le résultat, et qui fournit donc le taux d'autocensure. Cette méthode marche cependant moins bien quand les votes deviennent très volatiles, comme c'est arrivé dans le passé récent). Certains appliquent un correctif systématique, d'autres ré-estiment la correction pour chaque sondage. Ici on a un premier gros écueil : s'il s'agit bien du même parti « potentiellement tabou », il ne s'agit pas du tout du même candidat qu'aux élections précédentes. Le passé, la réputation, les connotations, et même le positionnement n'est pas le même. Du coup, peut-on vraiment appliquer le même coefficient de censure ?

Un autre biais classique repose sur la qualité des questions (partielles, inductives, mal formulées, encourageant l'effet bof, etc). En matière d'intention de vote la situation semble a priori plus facile... au problème près de qui est retenu ou oublié. Ainsi, une première version du sondage supposait que Martine représenterait le principal parti d'opposition. Suite à la polémique engendrée, une deuxième version ajoute les hypothèses François et Dominique, tout en ignorant les autres candidats potentiels. Comme pour la presse, on peut se demander à quel point cette tendance à considérer d'emblée qui est crédible et qui ne l'est pas influence l'électorat, y compris pour les élections internes aux partis.

Mais en l'occurrence, le principal problème n'est pas là. Le plus gros biais à éviter pour un sondage, c'est la modulation de la participation en fonction de l'opinion par rapport aux questions. Quand un sondeur est chez vous, vous ne connaissez pas d'avance les questions détaillées, et il est difficile de le mettre à la porte en cours de route. Au téléphone, la spirale d'engagement aidant, il est également difficile de raccrocher avant la fin.  Mais si l'on voit les questions à l'avance, on peut alors être motivé pour répondre ou ne pas répondre. C'est alors la catastrophe métrologique, puisque le sondage ne mesure plus rien d'autre que le taux de motivation des différents camps et non leur taille. C'est ce qui rend ridicule les sondages du JT de France2, et plus généralement tous les pseudo-sondages qui foisonnent dans les sites web, les magazines, et même en milieu professionnel (le fait que ce soit aujourd'hui techniquement facile à faire semble dispenser de toute réflexion sur comment bien le faire, et ce sur tous les aspects imaginables). Le drame est que la méthode des quotas donne l'apparence d'une représentativité : on a bien la bonne proportion de femmes, de ruraux, de jeunes, de cadres. Mais dans chacune, néanmoins, on aura biaisé par la motivation pour la question, ce qui est bien pire.

Finalement le problème est le même que pour les cabinets de recrutement : quand on fait appel à un professionnel, on se remet en toute confiance à ses compétences, et on ferme les yeux sur les méthodes. Mais un institut de sondage est une entreprise et non un service public (sauf bien sûr des organismes comme l'INSEE ou Eurostat). La concurrence y est rude, et un coût de revient allégé y est soit une arme tarifaire, soit une source de  bénéfice accru. Avec les risques que cela comporte sur la qualité, tant que les clients sont contents. Mais le fait qu'un sondage soit détrompé un an plus tard (ce à quoi on pourra trouver 1000 raisons) compte-t-il beaucoup dans la satisfaction de l'acheteur, par rapport à l'intérêt d'avoir pu agrémenter une parution d'un sondage en forme de scoop, moyen si facile de fabriquer de l'information à partir de peu ?

 

Fabrice Neyret

 

Notes :

[1] : Un article de Rue89 à propos du sondage internet de l'été, qui en détaille les différents biais.

[2] : Un article de Rue89 à propos du présent sondage internet.

[3] : La fiche technique et les données (corrigées et sans marges d'erreur) du sondage d'Harris interactive.

[4] : On peut lire diverses remarques sur les biais des sondages, et notamment des panels, dans cet article de Rue89 traitant d'un projet de loi de moralisation des sondages.

Voir aussi la page wikipédia relative aux sondages http://fr.wikipedia.org/wiki/Sondage_d'opinion.

 

 

Comprendre l'évolution

Le vendredi 25 février, Yann Kindo et Olivier Grosos organisaient à Privas une conférence pour annoncer la création de l’antenne ardéchoise de l’AFIS (Association française pour l’information scientifique). Ils avaient choisi pour cette première soirée le thème de l’évolution et invité très logiquement le Professeur Guillaume Lecointre, directeur du Département « Systématique et Évolution » au Museum d'Histoire Naturelle de Paris. Pour écouter son exposé intitulé « Comprendre l’évolution », une cinquantaine de personnes étaient présentes, dont une dizaine de professeurs de sciences de la vie (et trois membres de l’OZ).

Habitué à parler de la théorie de l’évolution, Guillaume Lecointre a orienté sa présentation sur les difficultés auxquelles elle nous confronte, d’abord pour la comprendre, ensuite pour en parler correctement et l’enseigner. Selon lui, la théorie de l’évolution est aujourd’hui bien comprise des scientifiques mais très mal du grand public. En effet, bien que la plupart d’entre nous se déclarent (et/ou se croient darwinistes), en y regardant de plus près, nous serions plutôt finalistes (au sens de Lamarck). Relisez pour cela, la leçon de Choz de la POZ n°45.

Les raisons sont multiples et tiennent en premier lieu à des méprises sur le terme d’« évolution ». Dans son sens scientifique, l’évolution désigne un processus de transformation des espèces, mais aussi une théorie générale de la biologie. Dans son sens populaire, elle sera souvent perçue comme une épopée historique qui mène à l’Homme, ou imagée sous la forme d’un arbre qui établit des relations d’apparentement entre espèces, ou encore supposée comme une marche vers le progrès... Dans les médias, elle peut prendre également le sens d’une « lutte pour l’existence » avec une « survie du plus fort », la réduisant à une compétition entre espèces ou entre individus.

Pourtant, cette théorie, avec le mécanisme de la sélection naturelle, ne fait qu’apporter une réponse scientifique (testable et vérifiable) à la question de l’adéquation entre la forme et la fonction dans la nature : la variabilité qui existe au sein d’une même espèce propose, le milieu naturel avec ses contraintes dispose. En nous décrivant la démarche scientifique qui fut celle de Charles Darwin, Guillaume Lecointre nous l’a expliqué d’une manière limpide. Il a ensuite pu démonter quelques arguments créationnistes (« perfection » de l’Homme, « apparition » d’espèces) en prenant des contre-exemples bien choisis comme le téton chez l’Homme ou les souris de Madère.

Pour finir, il a passé en revue très rapidement quelques-uns des obstacles principaux à l’acceptation de cette théorie. Le premier d’entre eux est sans doute notre anthropocentrisme. En effet, la théorie de l’évolution remet l’Homme à sa place dans la Nature : Il est une espèce parmi beaucoup d’autres, au bout d’une des nombreuses branches du buisson de l’évolution, mais en aucun cas au sommet d’une échelle...

Chacune des interventions de Guillaume Lecointre nous semble trop courte. Heureusement, ayant accepté l’hospitalité gentiment offerte par Yann, nous avons pu prolonger nos discussions avec lui tard dans la nuit et tôt dans la matinée, puis dans la voiture avant de le déposer à la gare de Valence en rentrant sur Grenoble. Le sujet est inépuisable et passionnant. S’il vous intéresse, Guillaume Lecointre nous a confié qu’il repasserait par Grenoble et Chambéry au mois de mai.

Géraldine Fabre

Pour suivre les activités du Groupe AFIS07, consultez leur blog : http://afis-ardeche.blogspot.com

 

 

De l'illusion à la parapsychologie

Le vendredi 11 février, Gérard Majax était à Gap pour une conférence-spectacle intitulée « De l’illusion à la parapsychologie ». Il inaugurait le cycle de conférences « Écho de sciences, faites le plein de sciences pour débattre ! » organisé par l’Association GSA05 (Gap Sciences Animation). À cette occasion, nous étions quatre membres de l’OZ à faire le déplacement depuis Grenoble et Chambéry. Les organisateurs de la soirée nous avaient invités à les rejoindre avant le spectacle pour dîner avec Gérard Majax et son assistant. Malheureusement, un accident de voiture dans la montée de La Mure nous a coincés durant plus d’une heure sur la route et nous sommes arrivés à Gap juste à temps pour le début du spectacle.

Le magicien Gérard Majax est bien connu dans la communauté sceptique pour sa participation au Prix-Défi aux côtés d'Henri Broch et de Jacques Théodor. Durant quinze années, il a été associé à l’élaboration des protocoles expérimentaux visant à tester les pouvoirs paranormaux allégués par les prétendants aux 200 000 euros du Prix-Défi. Son œil de magicien devait lui permettre de repérer les trucs des « escrocs ». Confronté - selon lui exclusivement - à des « charlatans », notamment dans sa spécialité, la psychokinèse (déplacement d’objet par la force de la pensée), il porte un regard très défiant sur le paranormal.

En introduction de sa conférence-spectacle, Gérard Majax a fait un parallèle entre la magie et la parapsychologie. Bien que, pour lui, les mêmes techniques soient généralement à l’œuvre, pour parler de pouvoir parapsychologique, il faut que l’effet observé soit faible, lent et imprévu, contrairement aux tours d’un magicien. Il a ensuite fait participer les membres du public : certains ont déplacé des objets à distance, d’autres ont tordu des clés par la force de la pensée, d’autres encore ont transmis des informations par télépathie et le dernier a été opéré... à mains nues.

Dans sa conclusion, le magicien a expliqué qu’il ne nous livrait pas ses trucs car ses secrets ne nous mettraient pas à l’abri des manipulations : il existe en effet des méthodes bien différentes pour réaliser un même tour. Mettant en garde contre l’argument d’autorité, il a rappelé aussi que scientifiques, huissiers et journalistes peuvent très facilement être bernés s’ils ne connaissent pas ces techniques.

Alors que le spectacle et le message sceptique en filigrane nous avaient tous les quatre séduits, nous avons été un peu dépités par la séance de questions qui a suivi. Quand une personne lui a demandé s’il avait déjà été témoin d’un phénomène paranormal, Gérard Majax a parlé d’un rêve prémonitoire fait par un ami. À une dame qui le questionnait sur l’homéopathie, il a répondu qu’il « n’y croyait pas » et fait référence à son expérience personnelle. Au sujet de la sourcellerie, il a avoué que l’hypothèse qui lui semblait la plus vraisemblable pour expliquer le mouvement de la baguette ou du pendule dans les mains d’un sourcier était la présence de magnétite dans son cerveau ou ses articulations, qui « réagirait » avec l’eau souterraine...

 

De gauche à droite : l'affiche du spectacle ; « Opération » à mains nues d'un spectateur ; photo de groupe à la sortie du spectacle.


Il nous a été impossible de ne pas réagir sur ce point mais face à la salle pleine et conquise, il a été bien difficile de nuancer ces affirmations, même en tentant d’expliquer le principe des tests que nous avons réalisés avec des sourciers (voir également notre dossier sur la radiesthésie). Le débat s’est poursuivi en privé en fin de soirée, sans parvenir à nous mettre d’accord. Nous sommes donc repartis convaincus que si les scientifiques peuvent avoir besoin d’un magicien lors du test d’un « pouvoir paranormal », les magiciens ne sont pas plus aguerris que la majorité des gens à la mise en place d’une expérimentation scientifique.

Gérard Majax véhicule un message sceptique important mais son aura donne parfois du crédit à ses prises de position sur des sujets qu’il - de son propre aveu - ne maîtrise pas complètement.

 

Géraldine Fabre

 


 

En bref

 

La zététique avec un grand M

L'Association Marseille Zététique (AMZ) présidée par Denis Caroti vient de mettre en ligne son nouveau site web : www.marseillezetetique.fr. Pour le moment, il y a encore peu de contenu mais le site devrait rapidement s’enrichir d’articles et de dossiers sur les thématiques du paranormal. Les membres de l’association se réunissent régulièrement à la Cité des associations. Pour toute question, écrivez-leur à contact@marseillezetetique.fr.

 

Un quart des adultes vivant au Royaume-Uni aurait déjà vu un fantôme

C’est ce qui ressort d’une récente étude menée par le psychologue Richard Wiseman. Il note d’ailleurs que cette proportion a sensiblement augmenté puisqu’elle était de 14% en 1990 puis de 19% en 2003. Pourtant, le pourcentage de personnes qui croient en l’existence des fantômes n’a lui pas varié et représente environ un tiers. Pour expliquer ces résultats, Richard Wiseman évoque l’influence de la télévision : « (...) there have been a lot of ghost shows on TV, people may just be more likely to attribute certain experiences, like hearing creaky floorboards, to ghosts. All these shows are feeding off the perception that these things actually exist and not looking at the psychological perspective. » (« (...) il y a eu beaucoup d’émissions sur les fantômes à la télévision, les gens sont peut-être plus enclins à attribuer certains faits, comme un plancher qui grince, à la présence de fantômes. Toutes ces émissions alimentent la croyance que ces choses existent sans s’intéresser à la dimension psychologique. ») (source : www.metro.co.uk)

 


 

 

Le bazar du bizarre

 

Ouverture d’une école de sorcellerie

Oberon Zell-Ravenheart, qui cultive une amusante ressemblance avec le magicien Dumbledore, vient d’ouvrir une école de sorcellerie en Californie. Largement inspirée du Poudlard de Harry Potter, la Grey School of Wizardry propose, entre autres, des cours de divination, de cosmologie, de guérison par les plantes, de sciences occultes ou d’alchimie... en ligne. La « formation » dure sept ans et est accessible aux plus jeunes à partir de 30 dollars par an. Elle compterait déjà près de 735 inscrits. D’après le Dailymail (et de nombreux autres médias), l’école serait la première du genre à être officiellement reconnue comme un établissement d’enseignement. Information bien inquiétante que nous n’avons pas pu vérifier sur les sites gouvernementaux de l’état de Californie... (source : www.dailymail.co.uk)

 

Est-il plus difficile de rencontrer l'âme sœur qu'un extraterrestre ?

Pour la saint-Valentin, le site futurasciences a ressorti une adaptation de l’équation de Drake (permettant d’évaluer - en théorie - le nombre de civilisations extraterrestres dans notre galaxie) réalisée par Peter Backus pour calculer ses chances de trouver l’âme sœur. En évaluant le taux de naissance au Royaume-Uni, le nombre de femmes vivant à Londres, la proportion d’entre elles qui ont le même âge que lui et qui ont une formation universitaire,  la fraction de ces femmes  qu'il peut trouver physiquement séduisantes et réciproquement, il estime que 26 femmes au Royaume-uni pourraient potentiellement incarner la compagne idéale pour lui. Mais ses chances de tomber sur l’une d’entre elles ne seraient finalement que de 0,00034 %. Déprimant ? Pas vraiment car comme pour l’équation de Drake, l’estimation de certains paramètres de l’équation de Backus est difficile, voire impossible, donc arbitraire ce qui enlève finalement tout sens au résultat... (source : www.futura-sciences.com)

 

Une « apparition » à Newquay

En regardant leurs photos prises lors d’une balade sur la côté de Newquay, en Grande-Bretagne, Caroline et Stephen Gray ont été surpris de reconnaître sur l'une d’entre elles la vierge Marie, à l'entrée d'une grotte au milieu d'une falaise. La photo en question a été publiée par de nombreux médias sous le titre « apparition de la Vierge ». Dommage que les Gray n’aient pas vu cette « apparition » sur le moment, ils auraient alors peut-être pu vérifier que ce n’était pas une illusion d’optique due à la perspective, ni un jeu d’ombre et de lumière sur la falaise, ni une différence d’érosion de la roche, etc. qui aurait pu donner naissance à une pareidolie (identification de visages, silhouettes humaines ou formes connues dans un stimulus flou comme un nuage ou l’écorce d’un arbre). Il n’en aurait pas fallu plus pourtant pour éviter d’en faire un lieu de pèlerinage... (source : www.dailymail.co.uk)

 

Le cousin anglais du monstre du Loch Ness pris en photo... floue

Tom Pickles est l’auteur de la dernière « meilleure » photo floue du « cousin » anglais du « monstre » du Loch Ness (et cela fait beaucoup de guillemets pour une seule phrase). En kayak sur le lac Windermer, il a en effet été effrayé par une longue forme ondulant sous la surface. Il a eu néanmoins le réflexe et le temps de la prendre en photo avec son téléphone portable avant de rejoindre la berge. Cette photo largement diffusée sur internet viendrait corroborer le témoignage de Steve Burnip qui avait déjà observé le « monstre » à bosses il y a cinq ans. Malheureusement, comme pour le « monstre » du Loch Ness, aucun sondage n’a encore pu confirmer l’existence d’un animal aussi volumineux vivant dans le lac, hypothèse qui semble aujourd’hui peu vraisemblable aux scientifiques qui étudient ce genre d’écosystèmes. (source : www.telegraph.co.uk)

 

 


ENQUÊTE
Du bon usage des chiffres :
porte-conteneurs du Brésil, semi-remorque d'Espagne, camionnette du Vercors, qui a la meilleure empreinte carbone ?


 

On l'entend, répété comme une évidence : importer des fruits et légumes d'Espagne, et pire, du Brésil, serait une aberration écologique : le « circuit court » serait forcément mieux du point de vue de l’empreinte carbone. Un gros camion qui roule longtemps, ça consomme, on le sent bien. Un porte-conteneurs qui traverse l'Atlantique, n'en parlons pas : c'est massivement énorme et le voyage dure des jours. Oui, mais en même temps, ils transportent de grosses quantités, voire des quantités énormes.

L'empreinte carbone, c'est la quantité totale de pétrole utilisée par le transport, divisée par les kilos ou les mètres cubes de marchandise transportée. Alors quand les deux chiffres changent en même temps, comment espérer comparer à vue ? Il est impossible de soupeser correctement ce qui l'emporte entre une énormité de pétrole et une énormité de bananes. Plutôt qu'une intuition facilement trompeuse, il suffit donc de calculer vraiment la fraction : à l'heure d'internet, il est facile de trouver des chiffres de consommation et de volume [1].

Essayons donc de calculer la consommation de pétrole par mètre cube de fret pour trois cas emblématiques :

  • un porte-conteneurs sur le trajet Brésil-France,
  • un semi-remorque sur le trajet Madrid-Grenoble,
  • un micro-agriculteur qui amène six cageots en camionnette du Vercors au marché de Grenoble.

On peut toujours ergoter sur les chiffres (vous pourrez facilement les ajuster au besoin), mais l'idée est juste ici de tirer des ordres de grandeur, afin de recalibrer les intuitions.

Le porte-conteneurs parcourt 6666 km à 46km/h (soit 6 jours de mer) en consommant 6000 l/h, soit 870 000 litres sur la traversée. Il porte 12000 conteneurs de 30 m3, soit 360000 m3. Ce qui nous donne une consommation de  2,4 litres par m3 de marchandise.

Le semi-remorque parcourt 1000 km en consommant 44l/100 km, soit 440 litres sur son trajet. Il transporte 25 m3, ce qui donne une consommation de 17,6 l par m3 de marchandise.

La camionnette parcourt 2 x 43 km (en supposant un retour à vide) en consommant 10l/100km, soit 8,6 l en tout. Son chargement de six cageots (taille moyenne) représente 6 x 0,45 x 0,30 x 0,18 soit 0,15 m3. Ce qui donne une consommation de 55,6 litres par m3 de marchandise. Pire : si un producteur laisse chaque famille venir chercher son cageot en voiture (7l/100km) à la ferme, cela donne 234 l/m3.

 

Évidemment, une exploitation locale moyenne ou une coopérative véhiculant plusieurs m3 par trajet aura un bien meilleur ratio que notre micro-agriculteur.

Évidemment, le transport ne s'arrête pas à Marseille, il faut poursuivre en camion.

Évidemment, un train de marchandise Madrid-Grenoble serait bien plus écologique que le transport routier.

Évidemment, d'autres différences dans les modes de production influent sur l'empreinte carbone totale, et surtout, l'empreinte carbone est loin d'être le seul critère sur lequel comparer les modes et sites de production.

Toujours est-il que l'idée de gouffre en CO2 pour le transport maritime, et dans une moindre mesure routier, ainsi que l'avantage évident pour le petit agriculteur local, sont une intuition fausse, la véritable hiérarchie pouvant même être l'inverse. Donc pour comparer, il ne faut pas se fier à l'intuition, il faut compter. Ça n'est souvent pas si difficile à faire... À se demander pourquoi journalistes et politiques ne le font jamais avant d'affirmer. Et pourquoi pas, nous-mêmes ?

 

Fabrice Neyret

Note :

[1] : Les sources utilisées pour les données chiffrées :
www.caradisiac.com/La-plus-grosse-motorisation-Diesel-du-monde-11972.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Conteneur
www.empreinte.sita.fr/empreinte_ecologique/sources.php?actif=6

 

 


CULTURE ET ZÉTÉTIQUE


 

En librairie


Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises

Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises
L'Histoire de France sans les clichés
François Reynaert
Fayard
524 pages - 22 euros

 

Clovis est-il un roi français, allemand, ou belge ? Ces notions de « nation » ont-elles par ailleurs un sens à l'époque ? Au fait, qui l'a consacré roi ? Saint-Louis, était-il vraiment un « bon » roi, à tous points de vue ? L'invasion arabe a-t-elle été « arrêtée à Poitiers » ? Jeanne-d'Arc a-t-elle vraiment sauvé la France ? Était-elle seule à entendre des voix à l'époque ? Et de quand au juste date son personnage populaire ? Quid de l'idée que notre ancêtre est gaulois ? De quand date « l'ennemi héréditaire » lors des diverses grandes guerres ? Quel pays représente Anne d'Autriche ? Que fête-t-on au juste le 14 juillet ? Qui a inventé les « Droits de l'Homme » ? Les progressistes et les humanistes ont-ils tous combattus l'esclavage, ou l'affaire Dreyfus ?

En un peu plus de 500 pages couvrant plus de 2000 ans d'« histoire de France », François Reynaert s'amuse à nous rappeler période par période et fait historique par fait historique la présentation qui en est consensuellement donnée dans les médias - voire à l'école - puis à la déconstruire sur la base de travaux d'historiens bien connus dans leur milieu, mais jusqu'à présent plutôt ignorés du grand public. De quoi engendrer quelques surprises chez le lecteur ! Il se plaît notamment à souligner les risques de l'Histoire à rebours, lisant les faits à la lumière des événements et des concepts futurs (il est facile de critiquer un aveuglement quand on connaît la suite de l'histoire, ou de raisonner en terme de pouvoir et de nation tels qu'on les connaît depuis ces trois derniers siècles, mais moins de se plonger dans le vrai contexte d'une époque). De même, il dévoile les fréquentes constructions historiques, où la réputation d'un monarque est construite par ses successeurs, et où des faits et personnages sont mis en scène parfois des siècles après les événements.

Tout cela donne un livre à la fois très instructif et très agréable à lire, même pour les plus jeunes, et même si l'on n'est pas féru d'Histoire. Au-delà d'une meilleure vision de notre histoire, ce livre donne des clés critiques directement utilisables pour mieux jauger des arguments et justifications souvent simplistes proposées par les médias, politiques et divers leaders d'opinion pour analyser l'actualité et les rapports entre les peuples.

 

Fabrice Neyret

 


AGENDA


 

Conférences

L’idée que l’on se fait d’un mouvement sectaire est parfois erronée. Dans ce domaine, les lieux communs foisonnent, et les idées reçues  sont légion : « Une religion est une secte qui a réussi », « Les  sectes sont partout », « Les adeptes sont des personnes naïves et  vulnérables », etc. L’Observatoire zététique animera le 24 mars  prochain à Grenoble une soirée sur ce thème, dans le cadre du cycle de conférences « Venez dynamiter vos idées reçues ! » organisé par l’association Antigone. Franck Villard posera un regard critique sur ces affirmations concernant les sectes et tentera de démêler le vrai  du faux. La présentation sera suivie d’un débat.

Venez dynamiter vos idées reçues sur les sectes
Jeudi 24 mars 2011 à 20h
Bibliothèque Antigone
22 rue des Violettes 38000 Grenoble
Entrée à prix libre
www.bibliothequeantigone.org

 

Le cycle de conférences mensuelles « Les lundis de la pensée critique » organisé par le Cercle de zététique de Toulouse se poursuit le lundi 4 avril avec une conférence de Éric Lowen « Esprits de la nature et élémentaux : voyage dans l'univers des croyances néoanimistes »

De l'Alchimie au chamanisme, de nombreuses religions croient à l'existence d'Esprits de la Nature et d'Élémentaux (elfes, fées, trolls... etc). Quelle est l'origine de ces croyances ? À quelles conceptions du monde se rattachent-elles ? Ces êtres légendaires et merveilleux, qui en temps normal font la joie des lecteurs de Tolkien et d'Harry Potter, sont de plus en plus considérés par certaines personnes comme une réalité. Que faut-il penser de ce retour à ces croyances magiques néochamaniques ? Religiosité alternative émergente ou néo-obscurantisme ? Voyage au cœur des croyances animistes et néochamaniques New Age.

Esprits de la nature et élémentaux : voyage dans l'univers des croyances néoanimistes
Lundi 4 avril 2011 à 20h30
Maison de la philosophie
29 rue de la digue 31300 Toulouse
Entrée : 4 euros ; gratuit pour les adhérents
www.alderan-philo.org

 

Dans le cadre de la semaine de la liberté, ALTEC (Centre de culture scientifique, technique et industrielle de l'Ain) et la Tannerie organisent à Bourg-en-Bresse le mercredi 11 mai 2011 « Tous libres, tous manipulés », une conférence-spectacle proposée par l’Observatoire zététique.

Comment se prémunir contre la manipulation ? Comment détecter les fraudes ? Comment se rendre compte que l'on se fait abuser ou que l'on s'abuse soi-même ? Parce qu'un choix n'est vraiment libre que lorsqu'il est éclairé, ce spectacle-conférence vous apportera quelques outils d’auto-défense à travers des expériences et démonstrations toujours surprenantes. De nombreux exemples concrets seront décortiqués de manière amusante et interactive afin de voir le monde tel qu'il est plutôt que tel qu'on nous le vend.

Tous libres, tous manipulés
Mercredi 11 mai 2011 à 20h

La Tannerie
123 place de la Vinaigrerie 01000 Bourg-en-Bresse.
Entrée libre et gratuite
www.alimentec.com

 

Le Samedi 21 mai, le GEMPPI (Groupe d’étude des mouvements de pensée en vue de la prévention de l’individu) et l’Association Marseille Zététique organisent une conférence-débat intitulée « Science et médecine chinoise, méridiens, etc., pourquoi nombre de thérapeutes spiritualistes s'y réfèrent ? ». Cette conférence sera scindée en deux parties : les zététiciens marseillais analyseront la médecine chinoise puis le GEMPPI abordera son utilisation par certains thérapeutes spiritualistes.

Science et médecine chinoise, méridiens, etc., pourquoi nombre de thérapeutes spiritualistes s'y réfèrent ?
Samedi 21 mai 2011de 16h à 18h
Cité des Associations
93 La Canebière 13001 Marseille
Entrée gratuite, mais réservation obligatoire
Tel. 04 91 08 72 22 / 06 76 01 94 95
gemppi@wanadoo.fr
www.gemppi.org

 

Retrouvez les événements sceptiques dans l’Agenda de l’OZ. Des conférences à annoncer ou des infos à diffuser ? Écrivez-nous à contact@zetetique.fr.

 


Appel à contributions



 

Vous vous en êtes sûrement vaguement doutés à un moment ou à un autre, fidèles lecteurs, mais les articles que vous lisez dans notre gazette mensuelle et les dossiers que vous consultez sur le site de l'Observatoire zététique, ne s'écrivent pas tout seuls.

Soumis à un processus plus ou moins long de relecture et de validation par l'association, ils sont généralement produits par les membres de l'Observatoire zététique... mais pas uniquement ! Les colonnes de la POZ et les pages du site www.zetetique.fr sont ouvertes à tous les contributeurs.

Si vous souhaitez contribuer à la diffusion de l'esprit critique, à la promotion des outils d'auto-défense intellectuelle de la zététique, à la vulgarisation de la méthodologie scientifique, vous pouvez nous soumettre article, dossier, fiche de lecture, enquête, etc. N'hésitez pas à nous contacter pour nous proposer vos idées puis à soumettre vos productions à l'OZ, en écrivant à contact@zetetique.fr.

Un guide de la rédaction présentant les consignes aux auteurs (ligne éditoriale, contraintes de publication, processus de relecture et de validation) sera disponible très prochainement sur le site de l'Observatoire zététique.

 


 

Cette newsletter a été préparée par Stanislas Antczak, Brigitte Axelrad, Frédéric Bachelier, Géraldine Fabre, Florent Martin, Fabien Millioz, Fabrice Neyret, Jean-Louis Racca, Franck Villard.

Retrouvez toutes nos publications sur le site de l'observatoire zététique : www.zetetique.fr. Content ? Pas content ? Dites-le nous.

Mise à jour le Dimanche, 04 Décembre 2011 18:15