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POZ n°56 PDF Imprimer Envoyer
Écrit par L'équipe de rédaction   
Samedi, 13 Février 2010 13:13

SOMMAIRE


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  • Édito
  • Les nouvelles de l’OZ :
    Conférence de l'OZ à Grenoble : vaccinons notre esprit critique
  • Actualités
    Avatar, plus grand succès de l'histoire du cinéma ?
    Pseudo-technologies : le dossier détonant des détecteurs d'explosifs
    Le Créateur rendrait-il hommage à Stephen Hawking ?
  • Enquête : Petite histoire des recherches sur les « faux souvenirs »
  • Culture et zététique : Chronique zétético-musicale n°14
  • Agenda

 


ÉDITO


 

« Pour en revenir à vos rêves en couleurs, savez-vous que Borowski les attribue au phosphore qui est contenu dans le poisson ? Moi je préfère m'en tenir à Freud, c'est plus rigolo. Qu'est-ce que vous en pensez ? »
Antoine Delafoy, dans Les Tontons flingueurs, film de Georges Lautner, dialogues de Michel Audiard.

 

Étant un Occidental nanti et croyant vivre avec son temps, je possède à la maison une machine comportant un canon à électrons balayant une surface pavée de luminophores, nommée téléviseur cathodique. Cet appareil peut, raccordé aux réseaux idoines, transmettre des tas d'informations audio-visuelles de qualités diverses. C'est bien pratique. Mais aujourd'hui, on me dit que ça ne marche plus pareil et que mon appareil est has been. Ce doit être la raison pour laquelle j'ai autant de mal à comprendre le monde, ces temps-ci : moi qui suis un homme moderne, je ne saurais voir les problèmes de notre époque à travers un appareil démodé.

Juges-en par toi-même. L'appareil était allumé sur la première chaîne et vint l'heure du bulletin météorologique. Puisqu'il fallait en passer par là pour voir la suite des programmes, je le subis d'une attention distraite. Y vis diverses cartes avec des courbes bizarres, des triangles bleus, des demi-disques rouges. Le narrateur parlait d'hectopascals, de dépressions, d'anticyclones. Je n'y compris que dalle. Me reprochant in petto de ne pas avoir assez bien écouté, tel le mauvais élève, je me jurai de retenter le lendemain. Ce qui fut fait. J'eus beau ouvrir tout grands mes oreilles, mes yeux et mon entendement, je n'y pigeai goutte une fois de plus. En fus marri dans mon for intérieur : moi qui sais assez précisément ce qu'est un pascal (à savoir un billet de cinq cents francs d'avant 1994, bien sûr, pfff, mais non je déconne, c'est un newton par mètre carré), j'étais tenu en échec par une émission à une heure de grande écoute sur une chaîne réputée de piètre qualité intellectuelle.

C'était vexatoire. Il faut dire à ma décharge qu'aucune légende ne venait expliquer les courbes et les cartes. J'en déduisis que je ne comprenais pas parce que je n'étais pas un coutumier du lieu. Les habitués, pensai-je, ont suivi tous les épisodes précédents. Ils savent que l'anticyclone est revenu de ses vacances aux Açores pour dissiper les brumes matinales et a trouvé à la maison la dépression centrée sur l'Irlande, la salope, au lit avec un front froid entraînant des précipitations. Quelques pénibles séances de persévérance plus tard, je conclus de guerre lasse à l'imposture intellectuelle. Tu sais, c'est quand quelqu'un t'explique un truc auquel tu ne comprends rien, mais que tu écoutes en hochant la tête d'un air entendu. Petit fripon, tu te rends par là complice d'une escroquerie dont tu es la victime, ce n'est pas très malin. Fais comme moi, je t'en conjure, cesse de regarder les courbes bleues aux triangles. Ou bien alors écris à la chaîne pour réclamer une légende et un cours de physique de la météo avant chaque bulletin.

Cette conviction d'imposture intellectuelle m'en rappela une autre, survenue dans d'autres circonstances. Il y a quelques années, je suivais les échanges ayant lieu sur la liste de discussion publique de l'Observatoire zététique (fameuse association, au passage, je te conseille vivement de t'intéresser à leurs activités) quand, comme souvent, la conversation porta sur les expériences de parapsychologie. Des parapsychologues amateurs, présents parmi les interlocuteurs, étaient sommés de livrer à l'auditoire des références d'articles scientifiques mettant en évidence la réalité du phénomène psi. Les parapsychologues étant prompts à donner des centaines de références qu'ils finissent par renier, on leur demandait là la quintessence et non le tout-venant. Après maintes insistances, une liste d'une dizaine d'articles fut donnée. Gourmands, plusieurs des zététiciens en présence se jetèrent sur les articles de cette liste, en commençant par l'un d'entre eux qui était facilement disponible (écrit par un certain Wackermann).

Une grande déception s'empara de nous. Il était question, en gros, de télépathie. Il était assez facile de voir que l'article n'annonçait pas de révolution dans la physique : en gros les chercheurs n'avaient rien trouvé, juste de toutes petites corrélations dans le bruit de fond de signaux électriques. Puis nous devînmes perplexes : aurions-nous raté quelque chose ? Si nos interlocuteurs jugeaient cet article décisif, peut-être ne l'avions-nous simplement pas compris ? Prenant son courage à deux mains, mon ami Florent Tournus fit une liste de questions sur les points obscurs de l'article, qu'il transmit à celui qui nous l'avait conseillé. Ledit parapsychologue amateur nous répondit alors qu'il ne comprenait rien à l'article, donc n'était pas compétent pour répondre à ces questions. Il ne l'a pas dit comme ça, évidemment, mais c'était l'idée.

Et voilà une imposture intellectuelle démasquée. Le parapsychologue amateur se rend auteur et propagateur d'une imposture intellectuelle, puisqu'il met en avant du charabia sans contenu. Mais il en est aussi la victime, puisqu'il se berlure lui-même sur l'article en question. Bon, je reconnais, c'est facile et déloyal de ma part de tenter de tourner en ridicule toute la parapsychologie mondiale sur la simple base du manque de sérieux d'un étudiant français. Bouh, c'est mal. Vilain, pas beau, pas esprit zététique, tout ça. C'est mon privilège d'éditorialiste, gniarque gniarque, si tu veux te payer du parapsychologue, viens prendre ma place !

Stanislas Antczak
éditorialiste de Chandeleur (comme promis il y a un an)

 

 


LES NOUVELLES DE L'OZ


 

Conférence de l'OZ : vaccinons notre esprit critique

Le 10 février 2010 s’est déroulée à la Bibliothèque Antigone de Grenoble la cinquième présentation zététique, dans le cadre du cycle de conférences proposé par l’OZ : « Les 7 Z, venez dynamiter les idées reçues ». Cette cinquième conférence, animée par Éric Bévillard avait pour thème : « Vaccination : vaccinons notre esprit critique ».

L'actualité récente, avec la grippe A, a mis en exergue la difficulté pour un citoyen de faire le tri face aux discours de la ministre de la santé, des médias, des anti-vaccins et des experts. Devant la trentaine de personnes présentes, Éric s’est livré à un périlleux exercice zététique, s’attachant à examiner objectivement aussi bien les arguments en faveur de la vaccination que les arguments qu’on peut lui opposer, en présentant aussi bien les avantages (nombreux) de la vaccination que ses risques, ainsi que les problèmes et enjeux liés à la politique vaccinale. Ce sujet sensible a donné lieu à un débat animé à l’issue de la présentation .

La prochaine soirée, animée par Florent Martin, se déroulera à Antigone le 10 mars prochain. Cette sixième présentation sera consacrée aux méthodes d'évaluation des thérapies.

Franck Villard

 

 


ACTUALITÉS
Les actus du « paranormal »


 

Avatar, plus grand succès de l'histoire du cinéma ?

Voilà, voilà, j'ai beau avoir écrit quelques sujets sur le mauvais usage des nombres, et ce qu'on leur fait dire comme « évidences » à l'insu de leur plein gré, je me suis fait zététiquer cette semaine par un collègue, au sujet du fameux blockbuster bleuté de Cameron dont les spécialistes suivent de près l'évolution des entrées et recettes au niveau mondial.

En effet, fin janvier, le film atteignait 601,141 millions de dollars au Box Office Nord Américain (oui, si les français comptent en nombre d'entrées, les américains - et donc la comptabilité du monde - se fait en dollars de recette), et 2,048 milliards de dollars au box office mondial, dépassant ainsi le record précédant détenu par Titanic.

Comme pour tout chiffre médiatisé, j'avais bien regardé l'étiquette de l'information que les différents sites prétendaient me « vendre » pour éviter les pièges : les faciles (Box Office de la semaine, du weekend, en 1 jour, sur N jours, vs Box Office cumulé (« historique »)), les attendus (bien des articles ne précisent pas qu'ils parlent des US et non du monde), les plus fourbes (DVD compris ou pas ? Recette exploitant ou producteur ?). Après lectures, j'avais admis le raisonnable faute de mieux du choix d'une devise, et de l'arbitraire de l'unité monétarisé mélangeant des spectateurs de niveaux de vie - et donc de prix de ticket - très différents, dans la mesure où les blockbusters occidentaux sont généralement mondiaux, tandis que les spécialités régionales (typiquement en Inde) s'exportent peu (argument contesté par d'autres sites lus ultérieurement).

Fort de tout cela, j'avais fait mienne et fièrement diffusé alentour la nouvelle, et le nouveau classement : Avatar, Titanic, Le Seigneur de Anneaux 3, Pirate des Caraïbes 2, etc.

Las ! J'avais omis le principal : une série chronologique de montants monétaires n'a de sens comparatif que si ramenée à des valeurs en « monnaie constante », par exemple des « dollars de 1990 », par opposition aux « dollars courants », qui évoluent fortement avec l'inflation (environ d'un facteur 20 depuis les années 50). Je n'ai pas douté un instant que si l'on me présentait cette série chronologique reprise universellement et issue des professionnels même du secteur, c'est qu'elle avait du sens, et mesurait des dollars constant... ce qui n'est pas le cas ! Or l'inflation privilégie fortement les films récents : à l'aune de cette mesure, les records seront donc régulièrement battus sans réelle évolution du nombre de spectateurs !

Si l'on tient compte de l'inflation, le classement est totalement chamboulé. Le record historique mondial est alors Autant en emporte le vent, suivi de Star wars 4 (version 77), Blanche neige et les 7 nains, Titanic, et enfin Avatar (dans le classement américain, ce dernier arrive même vingtième. À noter que c'est également son classement historique français exprimé en nombre d'entrées). Il ne s'agit pas ici d'écorner le succès d'Avatar, à commencer par le fait qu'il serait absurde de comparer un film à quelques semaines d'exploitation avec d'autres dont la carrière est longue et comporte parfois des rediffusions : le box office par semaine confirme que le film continue à grignoter des places de façon impressionnante.

Reste ensuite à savoir ce que l'on cherche vraiment à mesurer, au fond, en diffusant ces chiffres: une envergure économique ? Un succès commercial ? Une rentabilité impressionnante ? (trois notions très différentes, vu le coût pharaonique de bien des superproductions actuelles, dont la simple fréquentation massive ne suffit pas forcément à la rentabilité (voir le tableau des pires taux de retour sur investissement à prendre qualitativement, puisque seules les recettes US sont considérées).  Un facteur d'impact sur la population ? En nombre de personnes touchées (façon « mesure d'une communion culturelle », sachant s'il s'agit d'en comparer l'efficacité que la population mondiale a triplée depuis les années 30 - ou bien moins, si l'on s'intéresse en fait surtout à l'avis de nos « semblables »), ou en relatif, façon note sur 20 ou cote d'amour ? Comment prendre en compte le manque de choix ou l'abondance, l'accessibilité très différente selon les pays, voire comment comptabiliser les versions d'un même film ?

Bref, un tableau brut n'est aucunement une réponse à n'importe quelle question : s'il s'agit de déduire des choses, d'ordre sociétal ou économique, la détermination du type de données adéquat (le « protocole expérimental ») permettant de trancher la question doit précéder le choix des tableaux de chiffres commentés ! En matière médiatique, la tentation est souvent inverse, de tirer des conclusions opportunistes de données "événement". Gardons-nous en !

 

Pseudo-technologies : le dossier détonant des détecteurs d'explosifs

Vous avez aimé les avions renifleurs censés détecter pétrole et sous-marins, l'électromètre scientologue ou le QPM (Quantic Potential Measurement) prétendant mesurer la personnalité ? Vous adorerez l'ADE 651 et ses nombreux clones. Quoique le secteur d'activité dans lequel il exerce ses "talents" prête assez peu à rire. Il s'agit de détecteurs utilisés pour repérer les explosifs dans les check-points, largement vendus dans le Proche-Orient et au delà : l'armée irakienne en a acheté pour 60 millions d'euros (à 28 000 euros l'unité) ; les armées afghanes et pakistanaises en font également grand usage, mais on le trouve également au Liban, en Afrique, en Thailande, au Mexique, et jusqu'à la police chinoise...

L'ADE 651 est l'un des divers modèles de détecteur produit par l'entreprise britanique ATSC, et plus généralement, de toute une famille de détecteurs similaires de diverses marques (SNIFFEX, Quadro Tracker, MOLE, Alpha6, H3 TEC, HEDD1, PSD-22 - parfois différents noms pour un même objet). Lesquels partagent les mêmes types de prétentions (détecter toutes sortes de substances, depuis les armes et explosifs jusqu'aux drogues en passant par l'ivoire, les billets de banque et les cadavres, selon le réglage ou la « carte » introduite, à distance, voire à longue portée ou sous terre), mais surtout, une « technologie » commune: une antenne fichée sur un boîtier - la plupart du temps exempt de source d'énergie - et dans lequel elle n'est reliée... à rien : l'usager est supposé charger l'antenne de son électricité statique en se déplaçant, puis la laisser pointer vers la cible, à angle droit du corps. Évidemment, le maniement demande du feeling, il faut donc acheter en sus moultes formations.

 

Le concepteur et dirigeant de l'entreprise britanique ATSC qui fabrique l'ADE 651 (lequel n'a aucune formation en sciences et techniques) parle d'une technologie très proche de la radiesthésie et de la sourcellerie (le dispositif et le type de « théories » invoquées rappelle une antenne de Lecher, le maniement et l'aspect évoque celui de baguettes de sourcier métalliques). Il précise que c'est à base de « résonance nucléaire quadripolaire  » (comme en RMN) et d'« attraction électro-magnétique des ions » (deux choses qui n'ont rien à voir). D'autres argumentaires de produits similaires jettent les termes de « dia-para magnétisme », de « résistance nano-ionique »... L'idée naïve commune est celle de la résonance (notion magique s'il en est que la notion d'accord par l'essence par delà les distances, ayant de surcroît le bon goût de disposer de concepts physiques aux vocables réappropriables) entre le circuit complété par la carte - laquelle contient un simple enroulement similaire aux étiquettes antivol de supermarché - et la molécule visée, y compris à longue distance - 600 m, 1 km, voire 5 km - , indépendamment de tout obstacle de quelque matière que ce soit.

Le Sandia National Laboratory, spécialiste en armements, a montré leur totale inefficacité en double aveugle, divers sceptiques amateurs ou officiels ont passé sans succès des sacs puis des semi-remorques d'armement sous les nez des détecteurs, James Randi offre 1 million de dollars à qui prétendrait faire la preuve de leur efficacité, mais on trouve encore des ministres et militaires gradés certains de l'efficacité de ces détecteurs et les défendant fermement devant la presse.

Plusieurs de ces produits ont été signalés comme frauduleux, fait l'objet d'alertes ou d'interdits (par les USA, la Grande Bretagne), le dirigeant d'ATSC a été arrêté pour fraude fin janvier. Mais ces produits sont commercialisés sous divers noms, ou donnent suite à des descendants « plus perfectionnés », et plusieurs constructeurs se partagent ce filon juteux : l'offre reste large, et l'utilisation commune dans divers pays.

Un besoin, une plaquette techo-marketing, un objet concret, l'abus d'autorité du jargon, l'apparence du métier, suffisent à convaincre des militaires professionnels responsables de la sécurité d'autrui (y compris de la leur) du sérieux du produit, et les biais humains habituels réussissent à se convaincre que « ça marche », « sauf bien sûr quand on a mal fait », dans un domaine où l'on s'attendrait à un semblant d'exigence d'une preuve d'efficacité, surtout quand il est extrêmement facile de concevoir un test en double aveugle (voire même en simple aveugle).

Pour en savoir plus :

 

Le Créateur rendrait-il hommage à Stephen Hawking ?

Le « fond diffus cosmologique » (CMB) est à la mode : il s'agit d'une très faible lueur du fond de l'Univers dans toutes les directions, qui est la trace fossile des tout débuts de l'Univers, peu après le Big Bang, au moment où la lumière a été libérée de la matière dense (« dernière diffusion »), et qui donne donc une images de la répartition de la matière à cet âge très précoce de l'Univers. Des observations de Cobe à celles de Wmap, on en tire des images de plus en plus précises, qui permettent de tester les théories concernant les débuts de l'univers, les modèles physiques, la matière noire et l'énergie sombre, etc.

Et, surprise, dans ces images cartographiant l'univers à ses débuts (ci dessus, non truquées), NewScientist nous fait remarquer que l'on peut voir très nettement... les initiales S.H. En matière de noms associables à la cosmologie des origines, on pense forcément à celles de Stephen Hawking, principal « penseur » actuel du sujet.

Évidemment, il ne s'agit que d'une paréidolie, notre tendance à reconnaitre des animaux, des visages, et même des calligraphies, dans les formes de la nature et les motifs aléatoires. Du coup, NewScientist lance une experience collaborative pour repérer tous les motifs qui nous paraissent avoir un sens dans cette image.

Au-delà de l'aspect ludique, cette affaire illustre une réelle difficulté rencontrée dans l'interprétation de cette carte du ciel profond : à côté de ses propriétés statistiques et fréquentielles, plusieurs chercheurs se sont interrogés sur des « anomalies » de répartition dont il faut arriver à discriminer s'il s'agit d'un simple effet du hasard, ou de la véritable signature d'un phénomène. Le doute issu des images basse résolution de Cobe a apparemment été dissipé avec celles à haute résolution de Wmap : les fluctuations aléatoires suffisent à les expliquer.

 

Fabrice Neyret

 



Enquête :
Petite histoire des recherches sur les « faux souvenirs
»


 

Les erreurs de témoignages

La recherche sur les faux souvenirs est née, dès 1916, d’un doute portant sur l’exactitude et la fiabilité du témoignage oculaire, dans les interrogatoires de police et dans les procès, bien avant l’examen des traces et des indices. Elizabeth Loftus, dans la riche littérature qu’elle a consacrée à l’étude de la mémoire et de ses illusions, raconte, entre autres faits, qu’en 1979, dans l’État du Delaware, un prêtre catholique avait été soupçonné de vols à main armée sur la base de témoignages oculaires. Sept témoins lui avaient donné le nom de « bandit gentleman », pour décrire le raffinement et l’élégance du voleur. Au cours du jugement, plusieurs personnes identifièrent le prêtre voleur. Mais, coup de théâtre,  un autre individu reconnut avoir commis ces vols, et le jugement fut cassé.

C’est ainsi que quantité de gens sont accusés à tort sur la base de témoignages oculaires erronés. Le témoignage oculaire est propice à la création de faux souvenirs. De plus, il donne lieu à un récit dont le risque est d’être subjectif, en raison de la difficulté à différencier ce qui relève des faits observés et des « connaissances préalables », c’est-à-dire acquises avant d’avoir assisté à un délit ou à un crime.

En 1992, aux États-Unis, une jeune femme adulte, Holly Ramona, consulte une thérapeute pour venir à bout des troubles nutritionnels dont elle souffre depuis l’adolescence. La thérapie est accompagnée d’injections de penthotal, familièrement appelé « sérum de vérité » et censé garantir la véracité des souvenirs. Au bout de quelques mois, Holly retrouve le souvenir ignoré jusque là d’actes d'inceste commis dans son enfance par son père. Elle accuse celui-ci, lui fait un procès. La famille Ramona est  détruite, les parents divorcent. Puis grâce au témoignage, au procès, d’Elizabeth Loftus, spécialisée dans les recherches sur les faux souvenirs induits par certaines thérapies, le père de Ramona est disculpé. Le « cas Ramona » est devenu paradigmatique, mais d’autres semblables à lui vont surgir dans l’actualité brûlante des années 1990 et conduire des équipes de chercheurs états-uniens, Elizabeth Loftus en tête, à étudier le « syndrome des faux souvenirs ».

(Entretien avec Elizabeth Loftus : « Le travail de ma vie »)

 

Les étapes successives de la recherche sur le témoignage et les faux souvenirs

1916 - Estimation de la vitesse de véhicules

L’une des premières études de psychologie sur ce sujet a été publiée en 1916 par F.E. Richardson. Les participants de l’expérience devaient juger la vitesse d’une Cadillac à huit cylindres et de deux modèles Ford, passant devant leurs yeux.

Les conclusions de l’expérience montrèrent que les participants développaient des stéréotypes sur les conducteurs de différents types de véhicule, qui influençaient leur estimation. Par exemple, dans l’une des études, ils décrivaient le conducteur d’une grosse cylindrée comme étant plutôt un homme, peu soucieux des limitations de vitesse, menant une vie plus stressante, s’habillant mieux, plus impatient, bénéficiant d’un salaire et d’une situation professionnelle plus élevés, et ayant eu un plus grand nombre de contraventions que le conducteur d’une petite cylindrée. Toutefois, on constate que ces stéréotypes influencent plus fortement les participants lorsqu’on leur demande une estimation un jour après le visionnage des vidéos, ou sans les avoir vues.

L’expérience a conduit à la conclusion que l’estimation de la vitesse des véhicules est beaucoup plus influencée par les stéréotypes, quand l’accès aux informations n’est pas immédiat ou direct. (Richardson, F.E. (1916). Estimations of speeds of automobiles. Psychological Bulletin, 13(2), 72-73.)


1974-1975 - L’effet des questions dirigées sur la mémoire des témoins

L’objet de cette étude était de voir si la formulation des questions avait un impact sur l’estimation de la vitesse de véhicules. Cette expérience a apporté la conclusion que les témoins oculaires jugent la vitesse d’un véhicule plus élevée, si le verbe utilisé dans la question suggère une collision violente entre les automobiles (elles se sont télescopées, il a fallu désincarcérer le conducteur et les passagers...) Dans ce cas, les témoins « se souviennent » avoir vu du verre cassé, du sang sur les lieux de l’accident. L’objectif de cette expérience est de déterminer de quelle manière la mémoire est influencée par l’incitation entourant la mise en mémoire et le rappel. Les études ont établi que les souvenirs n’étaient pas nécessairement des souvenirs fidèles d’évènements présentés, mais étaient en fait construits en utilisant des expériences passées et d’autres influences. (Loftus & Palmer, (1974), article sur la suggestibilité de la mémoire dans Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior.)

Une série d’expériences publiées récemment (2009) par le psychologue Graham Davies, de l’Université de Leicester au Royaume-Uni, montre que l’estimation de la vitesse de deux véhicules est à peu près exacte quand les participants la jugent au moment où ils visionnent des vidéos de ces deux automobiles roulant à différentes allures. Elle l’est moins quand ils doivent évaluer les vitesses rétrospectivement, un jour après le visionnage. (Davies, G.M. (2009). Estimating the speed of vehicles: the influence of stereotypes. Psychology, Crime & Law, 15(4), 293-312.)

 

1978 - Paradigme des informations trompeuses

Loftus, Miller et Burns ont mis au point une méthodologie pour étudier l’influence de suggestions trompeuses sur la mémoire des témoins. Ceux-ci assistent tout d’abord à un évènement. Certains d’entre eux sont ensuite soumis à leur insu à des informations erronées le concernant. Ces témoins sont ensuite plus enclins à considérer comme vrais ce qu’on leur a suggéré, plutôt que les faits réels.

Depuis ces travaux pionniers d’Elizabeth Loftus, de nombreuses études ont confirmé que des témoins peuvent incorporer dans leurs souvenirs des informations trompeuses présentées après l’événement auquel ils ont assisté. Il s’agit de l’« effet de fausse information ». (Loftus 1979 ; Loftus, Miller, Burns, 1978, Loftus et Greene 1980)

En 2006, Itskushima, Nishi, Maruyama & Takahashi ont montré que des témoins, exposés à une conversation entre deux personnes ayant assisté au même évènement qu’eux, intègrent dans leur mémoire des informations fausses, qui font partie de cet échange. L’effet des fausses informations est plus important lorsque cette conversation est présentée aux témoins de façon écrite, plutôt qu’audio-visuelle. Dans le premier cas, les témoins intègrent des informations trompeuses portant sur la couleur et la taille d’objets et, dans le second cas, uniquement la fausse information portant sur la couleur. Par contre, les sujets de ces deux expériences sont peu sensibles à la suggestion portant sur le mouvement du personnage de l’événement original.

Ces deux expériences confirment l’influence sociale d’une conversation trompeuse sur la mémoire d’un témoin. Elles indiquent également que les fausses informations sous forme écrite sont mieux retenues que leurs équivalents audio-visuels. Par conséquent, l’interférence rétroactive sur le souvenir de l’événement original est dans ce cas plus importante.

En 1979, Elizabeth Loftus publie un article « Eyewitness Testimony », montrant que le jugement oculaire a un fort impact sur les juges et les jurés.

 

1981 - Théorie du contrôle de la réalité de la source des souvenirs

Cette théorie a été élaborée par Johnson et Raye. Elle stipule qu’il existe des différences qualitatives entre les souvenirs réels et les faux souvenirs, obtenus expérimentalement par l’ « effet de fausse information ». Les souvenirs réels contiennent de nombreuses informations sensorielles, spatiales et temporelles. Les faux souvenirs font plus souvent référence à des opérations cognitives (pensées, raisonnements...). Cependant dans certaines circonstances, la distinction devient plus difficile. Un souvenir peut alors être attribué par erreur à la réalité, alors qu’il provient en fait d’une autre source (Johnson & Raye Kashtroudi & Lindsay 1993 ; Johnson & Raye 1981 ; 1998).

 

1985 - Schéma cognitif et faux souvenirs

D. Schacter, E. Loftus, etc., montrent l’influence des schémas cognitifs sur la remémoration. Les « schémas cognitifs » ou « postulats silencieux » sont des connaissances élaborées à partir de l'expérience quotidienne par un apprentissage involontaire. Ils constituent des croyances de base, telles que : « les gens sont égoïstes », « je ne serai jamais bon en maths, « les femmes ont plus d’accidents que les hommes », « les hommes sont plus intelligents que les femmes ». Durant les années 80, des recherches montrent que les faux souvenirs peuvent être générés à partir de la représentation schématique d’un évènement remémoré.

 

1991 - Théorie des traces floues (Fuzzy-trace theory)

Selon cette théorie, développée par Charles Brainerd et Valérie Reyna, les souvenirs sont stockés en parallèle sous deux formes : les traces représentant les détails des évènements (« verbatim traces ») et celles représentant leur sens général (« gist traces »). Une forme relativement générale de récupération des expériences en mémoire serait liée au sens attribué à l’évènement (« gist traces »). Les faux souvenirs reposeraient sur ces traces mnésiques générales non différenciées, qui résultent de l’attribution de sens et d’organisation en mémoire de l’information. L’utilisation préférentielle de ces dernières serait responsable de la formation de faux souvenirs. Par la suite, cette théorie a permis de comprendre que si les jeunes enfants commettent moins d’erreurs dans la tâche DRM (cf. plus loin), c’est parce qu’ils sont moins sensibles au sens général des listes de mots proposées, comparativement à leurs camarades plus âgés et aux adultes. (Brainerd, Reyna & Ceci, 1991, 1996, 1998, 2008 Fuzzy-trace theory, Psychological Bulletin)

 

1994 - Le mythe des souvenirs retrouvés

Elizabeth Loftus publie avec Katherine Ketcham « The Myth of Repressed Memory », dans lequel elle rapporte la controverse sur les souvenirs retrouvés d’agressions sexuelles infantiles et développe le sens de ses recherches et leurs conclusions. La traduction française de l’ouvrage sera publiée en 1997 sous le titre « Le syndrome des faux souvenirs, et le mythe des souvenirs refoulés ».
Ce livre est fondamental pour aborder la question des faux souvenirs induits par les thérapies de la mémoire retrouvée et évaluer leur impact sociologique.

 

1995 - Paradigme DRM

Roediger et McDermott redécouvrent et étendent les travaux de Deese (1959). Des mots nouveaux sont rappelés ou reconnus avec certitude parce qu’ils partagent des liens sémantiques avec les mots étudiés. Développé par Deese (1959) et popularisé par Roediger et McDermott (1995), le paradigme DRM (Deese-Roediger-McDermott) consiste à présenter à des sujets des listes de mots thématiquement associés, par exemple tronc, feuille, branche, racine, bois, écorce, à un mot qui n’a pas été présenté, par ex. arbre (leurre critique) ou lit, repos, bâillement, fatigue... d’un autre mot qui, lui, n’est pas présenté, ex. sommeil. Les résultats montrent que les sujets peuvent rappeler ou reconnaître de façon erronée des mots non étudiés, mais qui sont en liens associatifs avec les mots proposés dans la phase d’étude. Les sujets montrent un degré de confiance élevé, lorsqu’ils affirment que le leurre critique a été présenté. (Serge Brédart et Martial Van der Linden, 2004, Souvenirs récupérés, souvenirs oubliés et faux souvenirs, Solal p. 35)

 

1995 - Paradigme « Perdu dans un centre commercial »

Loftus et Pickrel  montrent l’efficacité de la suggestion, pour créer ou « implanter » des faux souvenirs d’enfance.

L’expérience paradigmatique « Perdu dans un centre commercial » consistait à présenter  à des sujets  un résumé de quatre histoires d’enfance, reconstituées avec l’aide de leur famille. Trois histoires sont vraies, et la quatrième est inventée de toutes pièces, donc fausse. On leur raconte qu’ils se sont perdus dans un centre commercial alors qu’ils faisaient des courses avec leur mère, qu’ils ont été recueillis par une vieille dame, qu’ils ont été ramenés à leurs parents et que tout s’est bien terminé. Puis au cours de plusieurs entretiens, on leur demande de se rappeler le plus de détails possible concernant cet évènement. 25% des sujets reconstruisent un souvenir complètement fictif de cet incident, y croient fermement et y lui ajoutent une foule de détails sensoriels et émotionnels (je me souviens que la dame qui m’a recueilli avait les cheveux blancs coiffés en chignon, elle portait des lunettes, elle avait une robe noire, j’étais affolé et elle m’a consolé, etc.)

On a objecté à Loftus que de tels évènements pouvaient s’être malgré tout produits et que ces souvenirs pouvaient être vrais. Loftus a refait cette expérience en implantant des souvenirs impossibles, tels que Bugs Bunny rencontré à Disneyland alors qu’il est un personnage de la Warner Bros, Plus de 60 % des personnes testées se rappellent ainsi avoir serré la main de Bugs Bunny à Disneyland, 50 %, l’avoir serré dans leurs bras, 69% lui avoir touché l’oreille, et un seul l’avoir vu tenir une carotte. Les expériences ont porté aussi sur des souvenirs improbables, tels qu’avoir été léché avec dégoût par Pluto. Après avoir nié l’évènement au départ, 30% affirment en avoir le souvenir et refusent d’acheter les gadgets à l’effigie de Pluto ! Etc.

 

1996 - Inflation par imagination

Gary et ses collaborateurs découvrent que les personnes sont plus certaines qu’un évènement d’enfance a existé, après l’avoir imaginé. Par exemple si on leur demande : « Lorsque vous étiez enfant, avez-vous brisé une vitre ? Imaginez la scène avant de répondre ! ». les sujets retrouvent plus fréquemment un tel « souvenir », que lorsqu’on leur pose la question directe : « Avez-vous cassé une vitre dans votre enfance ? »
(Garry, M., Manning, C. G., Loftus, E. F., & Sherman, S. J. (1996). Imagination inflation : Imagining a childhood event inflates confidence that it occurred. Psychonomic Bulletin & Review, 3(2), 208-214.)

 

1998 - Interprétation des rêves et faux souvenirs

Guliana Mazzoni et ses collaborateurs montrent que l’interprétation d’un rêve peut modifier les croyances à la véracité d’un souvenir d’enfance en réalité fictif. (Mazzoni et Loftus 1998 ; Mazzoni, Lombardo, Malvagia & Loftus 1999)

Le rêve a été défini par Freud comme la « voie royale qui mène à l’inconscient » et son interprétation comme devant permettre de dénicher des souvenirs d’expériences infantiles traumatisantes. Certains cliniciens voient dans les rêves la réplique fidèle des traumatismes de l’enfance. Les rêves associent des symboles dont les connotations sont invariablement sexuelles, selon la théorie freudienne. Par exemple, une cavité (grotte, caverne, vase, etc.) symbolise un vagin, une aspérité ou forme pointue (couteau, pistolet, serpent, etc.), un pénis. Toute scène vécue comme désagréable, pénible, etc. sera interprétée comme une scène d’abus sexuel.

Pour chacun, le rêve est un événement confidentiel, secret, et il est facile de le prendre pour un langage crypté de l’inconscient. Son décodage par le biais de la suggestion rend perméable à l’interprétation donnée par un expérimentateur ou un thérapeute.
Pour l’exposé de cette expérience, voir faculty.washington.edu

 

2002 – L’effet de révélation

Daniel Bernstein et ses collaborateurs de l’Université de Washington, aux États-Unis, découvrent que les sujets de leur expérience affirment être plus certains d’avoir vécu différents évènements dans leur enfance, si la description de ces derniers contient un mot à déchiffrer (par exemple : « avoir brisé une « tvrei » avec un ballon » (au lieu de « vitre ») ! Ce phénomène, l’« effet de révélation », déjà connu avec des stimuli verbaux, est alors observé pour la première fois dans une tâche de mémoire autobiographique. Dans un test de reconnaissance, l’« effet de révélation » est « la tendance à juger comme anciens des items qui sont dégradés, distordus, révélés par étapes et qui doivent être découverts. »
(Watkins et Peynircioglu, 1990, « The revelation effect: when disguising test items induces recognition »)

 

2004 - Photographies d’enfance et faux souvenirs

Lindsay, Loftus  montrent que la présentation d’une véritable photographie de classe facilite la formation de faux souvenirs d’enfance. Selon l’orientation des questions, la lecture actuelle de la photo ancienne peut devenir fantaisiste.

Des recherches récentes montrent que la présentation d’images truquées peut modifier notre vision du passé, (voir, par exemple, Nash, Wade & Lindsay, 2009). En effet les images truquées créent une illusion de familiarité avec les faits et constituent des sources d’information perçues comme crédibles. C’est ainsi que les souvenirs peuvent être encore plus facilement déformés à l’aide d’images. Notamment dans l’expérience Wade-Gary, on insère une photo du sujet enfant avec un membre de sa famille dans celle d’une montgolfière en vol. Par la suite, la moitié des sujets sont persuadés d’avoir fait ce vol en ballon et racontent ce « souvenir » avec quantité de détails sensoriels.

 

2007 - Souvenirs d’agressions sexuelles infantiles spontanés ou retrouvés en thérapie

Elke Geraerts et ses collaborateurs, dans un article paru dans Psychological Science (Geraerts, Schooler, Merckelbach, Jelicic, Hauer, & Ambadar, 2007), montrent que les souvenirs d’agressions sexuelles retrouvés spontanément après une période d’oubli sont corroborés tout aussi fréquemment que les souvenirs continus (sans période d’oubli) de tels sévices, par des preuves externes. En revanche ceux retrouvés au cours d’une thérapie suggestive ne le sont jamais.

 

2009 - Faux souvenirs, vraies impressions : la matière blanche nous joue des tours

L’ADIT (Agence pour la diffusion de l’information technologique) publie dans son Bulletin Électronique du 1er Septembre 2009, un travail de recherche intitulé : « Faux souvenirs, vraies impressions : la matière blanche nous joue des tours », dont voici un extrait : "Une étude, issue de la collaboration de l'Instituto de Investigación Biomédica de Bellvitge (IDIBELL) et de l'Universidad de Barcelona, lève enfin le voile sur les zones cérébrales impliquées.... Ils ont ainsi découvert que les vrais souvenirs sont « localisés » dans la substance blanche reliant l'hippocampe et le para-hippocampe, alors que les faux souvenirs sont « situés » dans la substance blanche reliant les structures frontaux pariétales. » Cette découverte, publiée dans « The Journal of Neuroscience », présente des perspectives d'applications intéressantes dans le système judiciaire et dans le cas des « souvenirs retrouvés » dans les thérapies de la mémoire retrouvée. (« Difference in True and False Memory Retrieval are related to white matter brain microstructure. » – The Journal of Neuroscience. 2009 Jul.8; 29(27):8698-403.)

 

2008 – 2009 - Suggestion et modification du comportement

Plusieurs recherches publiées en 2008 mettent en évidence que les suggestions modifient les croyances et les attitudes, mais aussi les comportements réels des personnes (par exemple Scoboria, Mazzoni, & Jarry 2008)

 

2009 et suivantes – Implantation de faux souvenirs et modifications du comportement

Les dernières expériences menée par les équipes de chercheurs autour d’Elizabeth Loftus (Bernstein & Loftus, 2009, Perspectives on Psychological Science) montrent qu’en induisant un faux souvenir d’enfance, comme dans l’expérience « Perdu dans un centre commercial », on peut créer un comportement de rejet d’un aliment en suscitant le dégoût et/ou une attirance vers un autre, par le rappel d’un faux événement.

Elizabeth Loftus raconte, par exemple, comment elle a réussi à tromper Alan Alda, animateur de Scientific American Frontiers, en lui faisant croire qu’il n’aimait pas les œufs durs, parce qu’il en avait trop mangé dans son enfance et en était tombé malade. Alda avait reçu une semaine avant son arrivée à l’UCI un résumé de son histoire personnelle dans lequel on avait intégré cette anecdote. Pendant le lunch avec les membres du laboratoire de Loftus, Alda a refusé de manger des œufs durs, scène qui a été filmée et diffusée devant des millions de téléspectateurs !

Loftus cite l’une des dernières expériences menée en 2008 avec Cara Laney et son équipe, « Asparagus, a love story » (les asperges, une histoire d’amour), ou comment s’alimenter mieux grâce à un faux souvenir. Les enfants détestent souvent le goût de certains aliments tels que les choux de Bruxelles ou les asperges. En persuadant les étudiants testés qu’ils adoraient les asperges dans leur enfance contrairement à ce qu’ils avaient prétendu au départ, l’expérience leur a donné non seulement le goût pour les asperges, mais encore l’envie d’en manger le plus souvent possible et même de les payer beaucoup plus cher à l’épicerie !


Est-il légitime d’implanter des faux souvenirs pour résoudre certaines difficultés de la vie courante ?

Il est donc possible d’implanter des faux souvenirs expérimentalement ou dans les thérapies de la mémoire retrouvée. Une fois le souvenir implanté, la personne croit fermement à la véracité de ce faux souvenir. Dans le cas des expériences, il est nécessaire d’aider le sujet à prendre conscience que ce souvenir est faux et à l’abandonner. Dans le cas des thérapies de la mémoire retrouvée, cette prise de conscience très rare est le fruit du hasard, d’une lecture, d’une rencontre ou d’un évènement imprévisible, etc.

Des expériences d’Elizabeth Loftus montrent qu’on peut implanter un faux souvenir d’une affection infantile qui conduit le sujet à rejeter la consommation de certains aliments. Ceci  l’amène à se demander s’il serait légitime d’exploiter cette technique pour détourner des gens obèses ou accros de la consommation d’aliments gras, d’alcool, ou de drogue.

Est-il plus contraire à l’éthique d’utiliser ces techniques pour aider, par exemple, des enfants obèses à acquérir la maîtrise de leur alimentation, que de leur raconter l’histoire du Père Noël ?

Question délicate car manipuler l’esprit pose toujours, quel que soit l’objectif, un problème de conscience, tant cette emprise est efficace.

Brigitte Axelrad

 


CULTURE ET ZÉTÉTIQUE


 

Chronique zétético-musicale n°14 : Lofofora et System of a down

Un bon zététicien cultivé doit avoir lu puis dépiauté les « grands » ouvrages mystiques de son époque. Si je devais faire un top 3 des plus cités dans mon entourage, j'y rangerais vraisemblablement le Da Vinci code, bien sûr ; puis Le troisième oeil de Lobsang Rampa, le faux moine tibétain, et enfin L'herbe du diable et la petite fumée de Carlos Castaneda. Dans ce livre-ci, introductif à toute une série de bouquins, Castaneda y narre une initation chamanique à un monde parallèle par un sorcier Yaqui, au moyen entre autres de substances hallucinogènes, dont le fameux peyote ou peyotl, ce petit cactus charmant bourré de mescaline et atteint d'une désarmante lenteur à pousser.

Que l'histoire de Castaneda soit vraie semble peu probable, si l'on écoute les anthropologues spécialistes du Mexique et des indiens Yaquis. Le récemment défunt psychologue Richard de Mille l'avait d'ailleurs montré dès 1976 dans son enquête Castaneda's journey.  Mais – et c'est la première fois que je serai d'accord avec ce morceau d'illuminé qu'est Alejandro Jodorowsky – soit les récits castanediens sont vrais, et Castaneda est un grand initié, soit il a tout inventé, et dans ce cas, c'est un génie littéraire. En attendant, ses continuateurs s'en donnent à cœur joie, en développant un marketing agressif autour d'une notion assez nébuleuse de tensegrité. Mais.... Pourquoi je vous dis tout ça ? Parce que le peyotl, ça veut dire brillant en nahuatl ; mais en latin, ça s'appelle Lophophora williamsii. Williamsii en l'honneur d'un collectionneur du nom de H. C. Williams, et Lophophora pour donner son nom au groupe leader du rock fusion métal en France, Lofofora, qui pondent des textes finement ciselés sur une musique enragée (il y a un effet zététique dans ce paragraphe, sauras-tu le retrouver ?).

En voici deux exemples.

Un premier un peu doux : la chanson Charisman (mp3 - 8,2 Mo) qui pourrait être un hymne à la prévention du sectarisme.

Libérez-vous du poids de vos contraintes / Je connais vos craintes
Écoutez ma voix / Arrêtez vos complaintes
Venez trouver la foi / Délivrez-vous du mal
J'ai en ma possession / La solution à vos angoisses.
Brisons la glace mes frères, / je sens que le courant passe
Nous ne sommes que poussières / perdues dans l'espace
Accordez moi votre confiance / Je vous sortirai de l'impasse
où la monotonie de la routine vous tasse

J'apporterai le rêve et la lumière / J'ai l'art et la manière
Le don d'avoir l'air / immortel
Léger comme l'air, / tel le volatile qui ne touche jamais terre
Oui, je suis celui que tu aurais aimé être / Celui que tu suis qui te monte à la tête
L'exemple que tu semples et que tu répètes / Plus que ton être c'est moi que tu respectes
A chacun de mes mots / tu restes accroché à ma bouche
Ma voix t'appelle / comme le miel attire les mouches:
Des formules faciles, / des phrases qui t'enivrent
Tu aimes, tu réclames,/ à la pelle je t'en livre
Tu t'enlisais avant moi, partais à la dérive /Tu n'existais pas avant moi
Rien que l'impression de vivre / une comédie, une parodie,
l'opposé du paradis / Aujourd'hui c'est fini / Nous sommes enfin réunis


Refrain
Adorez le leader / Le gourou qui voit clair dans le flou
L'empereur, le führer, / le seigneur des fous
Comptez sur moi / j'ai ce qu'il vous faut
Ce que l'on vous a dit avant moi / était faux


Tu commences à ressentir / ma puissance t'envahir
Sois heureux d'apprécier / ma présence à tes côtés
Je représente désormais / ce que tu ne seras jamais:
Le messie, l'icône, l'idole, l'ami idéal / Tu me vénères et m'installes
au sommet d'un piédestal / Et je deviens le gardien / du bien et du mal

Tu me portes si haut / que je côtoie les dieux
Je sais prendre le nom / et l'aspect que je veux:
Chanteur de rock, de rap, de variété / Cador électoral, président, député
Présentateur à la télé / Tapin médiatique ou prophète
à la tête d'une secte satanique / Je fais la collecte des adeptes
dont je capte l'intellect / A tous les étapes je prospecte
Prospères sont les affaires / car je ratisse large
Pour vous emmener vers le nouvel âge


[refrain] Tout est faux !

Le second est l'un de leurs plus vieux morceaux : je pogottais dessus quand j'étais étudiant à Orsay en 1995. Il s'appelle Nouveau Monde (mp3 - 6,8 Mo).

Sous le firmament éclatant d'une bannière étoilée s'évaporent les réves des pionners
Epatés par tant de réussites de destins fantastiques
Des mecs bénis des dieux pourtant pas plus malins qu'eux
Sont montés si haut sans jamais faire appel aux génies aux malins
Par prière lystiques ici c'est l'Amérique, la chimérique
Celui qui a parlé sera châtié pour ne plus recommencer
Pendu par la tête jusqu'à ce que mort s'en suive
Ecartelé s'il récidive a la première tentative de la moindre initiative
Vous sera ôté le droit de voter pour élire en choeur
Au suffrage universel un président plus con et plus cruel que le précédent
Déjà grand défenseur de la chaise électrique, hygiénique, économique
Grand sauveur d'âmes égarées, de corps vautrés dans la luxure
Tout juste bon à engendrer la pédophilie ;
Merci Ronnie d'avoir interdit la fellation la sodomie

Refrain :
USA est-ce que tu sais USA combien je te hais
USA tu me fais l'effet d'une pute asexuée

Passé maître dans l'art et la manière de se comporter comme un flic planétaire
Il s'agit d'un pays bâti à partir d'un génocide par des esclaves anéantis mas néanmoins lucides
Qu'ils restent les premières victimes d'une dictature placide
Mais quel est l'exemple à suivre dans cette parodie de démocratie ?
On me dit : "le ku klux klan ? Mais voyons c'est du folklore
Virgule pittoresque partie du décor, les nègres ont les aime bien
Mais depuis qu'il n'y a plus d'indiens pour faire de l'exercice on en pend quelques uns
Appeler ça du fascisme, la ce serait du vice la preuve : a la télé, y en a qui réussissent
Bill Cosby, Eddy Murphy, Sammy d'Uncle Sam sont aussi les fils"
Don't worry be happy !!!
Et le peuple noir brûle son dernier espoir dans le but d'écrire lui même son histoire
Mais comment faire pour qu'il efface les coups et les traces
Sans aucune certitude d'en voir un jour la fin
Ce qui compte avant tout c'est d'avoir la bonne couleur ou t'es pile ou t'es face
Tout est question de race tu es le suspect n°1 su tu n'est pas des leurs

Refrain

Paradis des cow-boys Shwarskof et Buffalo Bill
Maboulles mitrailleurs de poules éleveurs de pit bulls
Toute l'intelligence Américaine tient dans un holster
Pendant que l'un dégaine l'autre apprend à se taire
Etat totalitaire détenteur de la vertu aux parties de jambres en l'air
Préfére les jeux ou l'on tue si l'un tombe il s'agit surment d'un communiste faineant
Sur ça tombe on écrit : pas de place aux mendiants
La dope ou le plomb reste le choix de l'expédiant
Parce que la coke ou le crack c'est pas ça qui manque pourvu que tu banques
Pendant qu'en Irak les tanks débusquent de leurs planques les ennemis de la coallition
Association des amis de la nation performante, surpuissante
La tempête à Bagdad en est la preuve flagrante
America is the place love is dying
America is the place where death is dreaming

Quel rapport avec la zététique ? Juste pour souligner dans la lignée de Lofofora que l'histoire est une science complexe, qui est très souvent écrite par les vainqueurs et les dominants, et véhicule parfois de purs mensonges idéologiques comme prétendre que Christophe Colomb a découvert l'Amérique, là où des peuples vivaient depuis des dizaines de siècles. Juste pour glisser qu'un historien en particulier a voué sa vie à raconter l'histoire de son pays, les États-Unis, du point de vue des opprimé-es, indiens, noirs, femmes, ouvriers, etc. Cet historien s'appelait Howard Zinn, et il est mort le 27 janvier. Il était un peu de ma famille (en américain, je m'appelle Richardmonvoa Zinn).

Je lève mon verre à son souvenir, et repars pogotter derechef, cette fois sur System of a down, dont j'ai déjà causé une fois. La raison en est que Zinn avait coutume de dire « On ne peut pas être neutre dans un train en marche » (We can't afford to be neutral in a moving train). Or SOAD (System of a down pour les initiés) a fait de cette sublime phrase un morceau de leur chanson Deer dance, véritable bijou du Nu métal, avec la voix irréelle de Serj Tankian.

(...) A rush of words, Pleading to disperse,
Upon your naked walls, alive, A political call,
The fall guy accord, we can't afford to be neutral on a moving train.

Prenez bien soin du rock'n'roll.

Richard Monvoisin

 


AGENDA


 

Conférence

La sixième conférence zététique du cycle « Les 7 Z : venez dynamiter les idées reçues » organisée par l'OZ et l'association Antigone aura lieu le 10 Mars 2010. Florent Martin y abordera la question de l'évaluation des thérapies, en traitant plus particulièrement le cas de l'homéopathie.

Que ce soit à l'hôpital ou chez un « guérisseur », de nombreuses thérapies se proposent de traiter nos maux, des plus anodins au plus graves. Devant cette multitude d'alternatives, comment faire un choix éclairé ? Faut-il les essayer pour se faire une opinion ? Est-ce toujours sans danger ? Que veut dire « ça marche » ?

Cet exposé fera le point sur les méthodes d'évaluation objective.

Comment évaluer une thérapie ? Le cas de l'homéopathie
Mercredi 10 mars 2010 à 20h
Bibliothèque Antigone
22 rue des Violettes 38000 Grenoble
Entrée à prix libre
Renseignements : www.bibliothequeantigone.org

 

 

Débat

Tous les mercredis, Richard Monvoisin organise pour la troisième année consécutive les Midis Critiques, des séquences-débats d'analyse critique des médias sur des sujets de société. Ça se passe à EVE, l'Espace vie étudiants, sur le Campus de Saint-Martin-d'Hères, de 12h à 13h30, et c'est ouvert à tous. Les prochains rendez-vous du mois de mars aborderont les questions du genre, de l'écologie, des médicaments et du travail.

Le Programme complet est annoncé chaque mois dans un Tramway nommé culture.

 

Science, sexe & genre
Mercredi 3 mars 2010 de 12h à 13h45

L'écotartufferie : écologie ou opportunisme ?
Mercredi 17 mars 2010 de 12h à 13h45

Les médicamenteurs (avec la présence de Marion Lamort-Bouché, du Formindep www.formindep.org)
Mercredi 24 mars 2010 de 12h à 13h45

Suis-je né pour travailler ?
Mercredi 31 mars 2010 de 12h à 13h45

Espace Vie Étudiante
701 avenue centrale
Domaine universitaire 38400 Saint-Martin-d'Hères
Entrée libre et gratuite

 

Exposition

Dans notre société, la profusion de connaissances et surtout l’immédiateté de leur diffusion à l’échelle mondiale, favorisent la propagation de nombreuses idées reçues. Lointaine, obscure, la période préhistorique est parfois perçue « en vrac », comme tout ce qui a précédé l’Antiquité. C’est pourquoi le musée de Terra Amata propose, du 23 octobre 2009 au 28 février 2010, une exposition sur nos idées reçues concernant la Préhistoire. L’exposition démystifie dix idées reçues en présentant les recherches scientifiques qui permettent de rétablir la vérité. Le visiteur devra se rendre à l'évidence et oublier ses vieilles images : « Les dinosaures sont des animaux préhistoriques », « L’homme descend du singe », « Lucy est la première femme », « Les hommes du paléolithique devaient lutter pour survivre », ou encore « On peut allumer du feu avec deux silex » et « Les Gaulois ont érigé les menhirs ».

 

Idées reçues... en préhistoire
Du 23 octobre 2009 au 28 février 2010
Musée de Paléontologie humaine de Terra Amata
25 boulevard Carnot 06300 Nice
Entrée gratuite
Renseignements : www.musee-terra-amata.org

 


 

Cette newsletter a été préparée par Stanislas Antczak, Brigitte Axelrad, Florent Martin, Fabien Millioz, Fabrice Neyret, Franck Villard.

Content ? Pas content ? Écrivez-nous.

 

Mise à jour le Lundi, 15 Avril 2013 23:23