Zététique : petite définition Imprimer
Écrit par Richard MONVOISIN   
Mardi, 15 Août 2006 01:00


Il est toujours surprenant de constater que, malgré un niveau général d'instruction toujours plus élevé, les croyances en des phénomènes dits « paranormaux » tendent à persister. De nos jours, florissant sur ce terreau étrange, un nombre impressionnant de pseudosciences prospèrent dans le grand public, générant un engouement flatté par les médias et par conséquent des masses financières énormes (salons, rayons de librairies, ventes par correspondance, etc.). Car trois constats s'imposent : la croyance dans l'« étrange » est répandue, non corrélée au niveau d'études et... bigrement onéreuse !

Devant cette soif d'extraordinaire et la cohorte d'aliénations qu'elle traîne dans son sillage, des universitaires se sont penchés sur la question de la prévention intellectuelle. À leur grande surprise, ils constatèrent que l'esprit critique est un faisceau d'aptitudes à part entière, qui ne s'apprend pas forcément à l'école mais qui s'acquiert par un apprentissage quasi-spécifique : analysant pédagogiquement des pseudo-phénomènes, par exemple, ils montrèrent qu'une reproduction physico-chimique de ceux-ci était généralement possible, rendant de facto l'hypothèse physique moins « coûteuse » qu'une hypothèse de type surnaturel. Une telle méthode permettait, à défaut, de cibler les vrais phénomènes étranges non reproductibles. En France, cette démarche fut formalisée pour la première fois par le Pr. H. Broch, biophysicien de l'Université de Nice, sous un nom aussi ancien qu'étrange : la zététique.

Dérivant du verbe grec zêtein (chercher), la zététique désigne, au IIIe siècle avant l'ère chrétienne, le « refus de toute affirmation dogmatique » (école de Pyrrhon). Utilisé par Montaigne, Viète, T. Corneille, le mot échoue dans le Littré de 1872 puis dans le Larousse de 1876 comme « nuance assez originale du scepticisme : c'est le scepticisme provisoire, c'est [...] considér[er] le doute comme un moyen, non comme une fin, comme un procédé préliminaire, non comme un résultat définitif ». Le mot est finalement repris dans les années 80 pour désigner l'enseignement critique en question.

Bien entendu, les détracteurs n'ont pas manqué : depuis les vrais - et rares - charlatans jusqu'aux - nombreux - tenants sincères de théories fausses, des gourous jusqu'aux simples lecteurs d'une vulgarisation à sensation, les voix s'élevèrent pour dénigrer cette méthode qui « désenchanterait le cosmos ». Aussi a-t-on prêté à la zététique un nombre presque (par)anormal de définitions, parfois fort éloignées de la réalité, alors qu'une simple phrase suffit : la zététique est la méthode scientifique d'investigation des phénomènes prétendus paranormaux. Point.

Par extension, l'investigation du paranormal a empiété sur le champ des pseudosciences et des pseudomédecines, puisqu'une bonne proportion d'entre elles prend pour base des phénomènes prétendus extraordinaires, à l'instar de l'homéopathie et de sa mémoire de l'eau. Quel intérêt y a-t-il alors à créer une telle méthode, si les outils employés sont scientifiques ? La réponse est simple : la zététique n'est rien d'autre que la méthode scientifique, mais appliquée à des champs de connaissance soulevant une telle charge affective qu'elle nécessite d'intégrer les comportements cognitifs relevant de la croyance ou de l'engagement. Là où, devant des phénomènes physiques, seuls les sens de l'observateur sont limités, devant le « paranormal » la demande sociale est si forte que chaque étape d'investigation est vectrice de fantasme - l'envie ou le besoin de voir la chose recherchée pouvant parfois l'induire, comme c'est le cas des prédictions dites autoréalisatrices. C'est cette approche scientifique couplée, entre sciences physiques, psychologie et sociologie, qui fait la zététique.

Dans les pas du Laboratoire de H. Broch1, l'Observatoire zététique2, créé en 2003, a pour objectif de diffuser une information rigoureuse sur les thèmes paranormaux. Dans ce but, ses membres investiguent phénomènes étranges, théories bizarres et facultés « extrasensorielles » : puisqu'une bonne expérience vaut toutes les arguties, ils élaborent des protocoles expérimentaux et tentent de garder l'esprit ouvert à tous les mystères sans pour autant se départir de leur vigilance. Ils organisent également des rencontres publiques, des conférences, des ateliers et des cours universitaires.

Une précision est nécessaire : on parle communément de croyance aux fantômes ou aux bioénergies, comme on parle de croyance en un dieu. Une différence fondamentale est à opérer pour un zététicien : là où la première est un « remport » d'adhésion (c'est-à-dire une adhésion remportée à une thèse selon une grille argumentaire plus ou moins solide), la seconde acception, elle, de facture religieuse, repose sur un acte de foi. En d'autres termes, si l'adhésion à une théorie peut être critiquée zététiquement, un acte de foi n'est pas discutable puisqu'il ne se base sur rien de tangible. Les deux acceptions butent sur ce que J. Bricmont appelle un « irréductible antagonisme »3. La zététique ne peut traiter la question de Dieu ; celle du suaire de son fils, si.

Ainsi, la zététique ne participe d'une approche anticléricale qu'à partir du moment où une obédience impose des assertions non prouvées ; d'une revendication de la laïcité que dans la mesure où, cantonnée au champ scientifique, elle contribue à en dessiner les contours et s'oppose à un épineux concordisme avec la religion ; d'un athéisme que dans la mesure où il lui semble raisonnable d'affirmer que la nature n'a vraisemblablement pas de dessein, l'évolution pas de but, et la téléonomie pas d'issue.

La seule cause « politique » dont elle se réclame est le droit pour chacun à une information complète et contradictoire, condition sine qua non d'une réappropriation des choix personnels et des engagements de tout individu souhaitant agir en connaissance de cause.



Extrait et adapté de l'article publié dans Idée Libre, revue de la Libre Pensée, septembre 2005.


Notes

1 Laboratoire de zététique, Centre J. Théodor d'étude des phénomènes « paranormaux » : http://www.unice.fr/zetetique/, contact_zetetique@unice.fr ; 04 92 07 65 69.
2 Observatoire zététique : www.zetetique.fr.
3 Jean Bricmont, « Science et religion : l'irréductible antagonisme » : http://atheisme.free.fr/Contributions/Science_religion_1.htm.