Le pouvoir de la suggestion... ou comment notre cerveau perçoit les images… Imprimer
Écrit par Virginie Bagneux   
Dimanche, 12 Février 2012 21:56

Extrait de la newsletter n°74 de Février 2012.

 

Voir, c’est penser.
S. Dali

L’objet de cet article est parti d’une discussion en ligne sur les explications potentielles à l’origine du phénomène visuel ci-dessous.

 

 

Face à ce genre d’images, il est en effet possible de se faire un certain nombre de réflexions :
- Notre cerveau interprète l'information en fonction de ce qu'il voit et reconnaît.
- C'est fou combien l'absence d'information stimule l'imaginaire, les fantasmes. Cela montre à quel point notre culture et nos "envies" biaisent notre perception. Comme d’ordinaire les bandeaux noirs sont associés à un contenu "censuré", rien de très surprenant en effet à s’imaginer le caractère érotique de l’image.

Alors qu’en est-il vraiment ?

Par quels mécanismes culturel, social ou perceptif, nous en venons à l’hypothèse que c’est la nudité qui est cachée sur ces photos, alors qu’il n’en est rien…

 

 

Je vous propose de déterminer ensemble laquelle de ces explications est la bonne…

Commençons par analyser la façon dont le cerveau interprète ce qu’il perçoit dans l’environnement.

 

 

La perception


 

L’objectif de la perception est avant tout d’organiser de manière cohérente et stable le monde qui nous entoure. Et le genre d'illusion illustrée ici peut s’expliquer par les principes identifiés à partir de la célèbre théorie de la Gestalt (= forme structurée, unifiée et signifiante) ou théorie de l’émergence (Wertheimer, 1923).

Cette théorie psychologique et philosophique date du début 20ème siècle et fut une réponse de l’Allemagne face au champ behavioriste qui grandissait aux Etats-Unis à cette époque. Le courant behavioriste estime que les processus cognitifs (perception, mémoire, émotions, etc.) ne peuvent pas être observables donc pas étudiables (concept de la « boite noire ») et que le seul objet d’étude possible est le comportement (Skinner, 1938 ; Watson, 1913). A l’inverse, la théorie de la Gestalt propose que la perception saisit d'abord les ensembles indissociables structurés que l’on résume communément par la célèbre maxime « le tout est bien plus que la somme des parties ».

Le processus de perception est donc le premier processus à être compris par les principes identifiés par la théorie de la Gestalt (Köhler, 1929 ; Wertheimer, 1923). Cette théorie s’est ensuite étendue à l’analyse d’autres phénomènes psychologiques comme la formation d’impression par exemple (Asch, 1946).

 

 

Les principes de la Gestalt


 

La perception se propose d’être décrite par les principes issus de la théorie de la Gestalt qui sont les suivants :

 

1. Le principe de prégnance

(probablement le plus important) autrement appelé « principe de bonne forme ». Il constitue dans la majorité des cas la recherche automatique d’une organisation de l’environnement la meilleure possible, simple et stable.

Le visage est un exemple frappant de bonne forme et peut être reconnu dans nombre d’images qui ne s’y prêtent pas au premier abord.

 

L'illusion du « visage de Mars » vue par Viking 1. Le principe de la bonne forme fait que seule
la décomposition de a. en e. est effectuée

 

2. Le principe de simplicité.

Lors de la perception, les éléments sont organisés de la manière la plus simple possible pour les rendre compréhensibles. Simple est à entendre en termes de nombre d’informations nécessaires pour encoder l’information. On décompose la figure A en formes les plus simples (B plutôt que C).

 

 

3. Le principe de destin commun ou de proximité.

Le regroupement des objets s’opère en fonction de leur proximité spatiale.

 

4. Le principe de continuité.

C’est la tendance naturelle à suivre la direction suggérée par un arrangement d’objets. En effet, des points rapprochés tendent à représenter des formes lorsqu’ils sont perçus, nous les percevons d’abord dans une continuité, comme des prolongements les uns par rapport aux autres. Le système perceptif va suivre une ligne virtuelle formée par la continuité de l’ellipse jusqu’au carré.

 

 

5. Le principe de fermeture.

Des formes ouvertes nous apparaissent incomplètes et on a tendance à les fermer. On est capable de fermer une figure connue avec seulement quelques indices.

 

 

De même lorsqu’on complète une part occultée, c’est toujours avec une forme simple (principe de simplificité).

 

 

Cela conduit dans certains cas à l’illusion de contour. Ce mécanisme de complétion n'est pas différent de celui qui opère dans l’illusion du célèbre triangle invisible de Kanisza. Ce principe est probablement le plus important pour expliquer l’illusion visuelle qui fait l’objet de cet article. Elle est redoutablement efficace et peut se retrouver avec tout objet commun. Ce point a été très élégamment exploité notamment dans l’art:
Flash Memory exhibition (2011)

 

6. Le principe de similitude.

Le système perceptif a tendance à regrouper prioritairement les informations qui se ressemblent en termes de contenu ou de forme.

Les groupements peuvent s’opérer selon plusieurs attributs : les couleurs, la taille, l’orientation, la symétrie, la synchronicité, les formes, etc.

 

Pablo Picasso, Portrait de Daniel-Henry Kahnweiler (1910)

 

7. Le principe de différenciation figure-fond.

Ce processus est en lien avec la perception de profondeur. Pour être perçue, une figure doit se différencier de son environnement. L’exemple le plus célèbre reste certainement celui du vase de Rubin. Dans certains cas, l’illusion est justement dans la difficulté à pouvoir saisir l’un de l’autre.


Vase de Rubin

S. Dali, The Image Disappears (1938)

 

8. Le principe de symétrie, d’équilibre.

Un objet apparaît incomplet s’il n’est pas symétrique.

 

9. Le principe d’unité, d’harmonie.

Les éléments sont préférablement organisés comme résultant d’un arrangement logique que comme l’issue du hasard.

 

10. Le principe de correspondance isomorphique.

L’interprétation des images se fait généralement en fonction des expériences passées, de ce qui est familier.

 

 

En conclusion


 

si on en revient à notre question du début - quel est le phénomène perceptif ou social à l’origine du phénomène, on peut admettre que le système perceptif, par les mécanismes automatiques qui le régissent, est conduit à compléter l’information manquante (principe de fermeture). Il va le faire à partir de l’information disponible dans l’environnement (ici la nudité est le seul indice présenté) et donc conduire à la reconstruction de l’objet. La forme la plus simple étant ici celle conforme à ce qui est présenté (principe de simplicité).

L’hypothèse alternative davantage sociale car relative au caractère censuré associé préférablement avec les bandes noires dans nos sociétés occidentales, semble pouvoir être réfutée par la démonstration présente. L’effet visuel se retrouve être le même alors que les bandes noires ont été remplacées par de jolies bulles.

 

 

 

Quizzz


 

 

Pour terminer, je vous propose de regarder les images suivantes et de déterminer le principe perceptif principal qui en est à l’origine. Retournez votre écran pour voir les réponses ci-dessous :-)

 

Magritte. Principe de fermeture.
Voyez-vous un dalmatien ? Principe de fermeture. G. Arcimboldo, Autumn, 1573. Principe de prégnance.

OUI ! Pincipe de similitude.


Voyez-vous un M ? Principe de différenciation figure-fond.


 

˙puoɟ-ǝɹnƃıɟ uoıʇɐıɔuǝɹéɟɟıp ǝp ǝdıɔuıɹd ¿ ɯ un snoʌ-zǝʎoʌ -
˙ǝpnʇıןıɯıs ǝp ǝdıɔuıd ¡ ıno -
˙ǝɔuɐuƃéɹd ǝp ǝdıɔuıɹd ˙3751 'uɯnʇnɐ 'opןoqɯıɔɹɐ ˙ƃ -
˙ǝɹnʇǝɯɹǝɟ ǝp ǝdıɔuıɹd ¿ uǝıʇɐɯןɐp un snoʌ-zǝʎoʌ -
˙ǝɹnʇǝɯɹǝɟ ǝp ǝdıɔuıɹd ˙ǝʇʇıɹƃɐɯ -

 

Références :

  • Asch, S. E. (1946) Forming impressions of personality, Journal of Abnormal and Social Psychology, 41, 258-290
  • Köhler, W. (1929). Gestalt psychology. New York: Liveright.
  • Skinner, B., F. (1938). The Behavior of Organisms: An Experimental Analysis. Cambridge, Massachusetts: B.F. Skinner Foundation.
  • Watson, J. B. (1913). Psychology as the behaviorist views it. Psychological Review, 20, 158-177.
  • Wertheimer, M. (1923). Laws of Organization in Perceptual Forms. Psycologische Forschung, 4, 301-350. Translation published in Ellis, W. (1938). A source book of Gestalt psychology (pp. 71-88).