Synergologie : pas un geste ! Imprimer
Écrit par Nicolas Vivant   
Lundi, 05 Décembre 2011 00:06

Extrait de la newsletter n°73 de decembre 2011.

 

Chaque année, ou presque, voit naître un produit ou une thérapie qui fait parler d’elle et qu’on oublie l’année suivante. L’été dernier, par exemple, les bracelets à hologrammes (Power Balance, EFX…) étaient partout. Les imitations et condamnations diverses auront eu raison de ces bouts de plastique, et c’est tant mieux. La rentrée aura vu l’explosion du « régime Dukan » qui saura faire mincir votre portefeuille en prévision de l’été. Ami(e)s internautes, jetez un œil sur la page « à propos » du site du fameux régime et notez la participation de Marc Simoncini (Meetic) à l’aventure « régime Dukan ». Si vous étiez convaincu que votre bien-être était l’unique motivation de son fondateur, voilà qui devrait vous faire méditer.

Les scientifiques prennent le temps de la réflexion avant de réagir face à ce type de produit : montrer de l’intérêt pour ces pratiques, c’est prendre le risque de les légitimer, de leur faire une place dans un domaine dont elles se réclament mais dont, paradoxalement, elles se refusent à intégrer les codes.

Ces dernières années auront vu l’apparition d’une nouvelle pratique : la synergologie. Si l’invention n’est pas récente (le livre fondateur date de 1998) elle connait, depuis 2011, un succès grandissant. L’information critique manquant cruellement (2 articles sceptiques seulement, pour des milliers de pages qui en font la promotion), peut-être est-il temps de creuser la chose. D’autant que le sujet est désormais abordé à la télévision et que là aussi, le recul n’est pas de mise.

 

Qu’est-ce que la synergologie ?

Selon Philippe Turchet, son unique inventeur, « la synergologie est la discipline qui permet de décrypter le fonctionnement de l’esprit humain à partir de la structure de son langage corporel afin d’offrir la communication la mieux adaptée » (1). Décrypter le fonctionnement de l’esprit humain, pas moins. Quand il veut faire plus simple, Turchet explique que « c’est une méthode de lecture du langage non verbal inconscient. Il s’agit des micro-mouvements du corps qui sont une traduction de ce que l’on ressent, de ce que l’on est » (2).

En clair, on analyse la gestuelle d’une personne et, partant du principe (jamais prouvé) que les mots mentent mais que le corps ne ment pas, on en déduit ce que la personne pense, ou ressent, inconsciemment. Une super-PNL, en somme (3), dont l’invention aurait été, selon son auteur, brevetée.

 

Les affirmations de la synergologie…

Turchet se réclame de la science, et revendique une méthodologie rationnelle et rigoureuse : « [...] tout ce que propose la synergologie a été validé, notamment par l’observation. Au début de mon travail, j’ai fait passer à peu près 350 entretiens vidéo à des personnes à qui je demandais : « qu’attendez-vous de la vie ? » [...] Je me suis aperçu que lorsqu’on est en situation de bien-être et qu’on se laisse aller, on montre par exemple davantage l’œil gauche, on penche plus la tête à gauche ». Aucune étude, aucune publication, aucune confirmation. Tout ce qui constitue la synergologie est basé sur des entretiens vidéos dont on ne sait pas à peu près rien. Les « décodages » sont assénés par Turchet, unique inventeur, et aucun travail scientifique ne vient les corroborer. Or, quand on prend la peine de vérifier ses dires, il n’est pas rare que ses affirmations soient réfutées.

Illustrons par un exemple : sur son site, il montre des extraits vidéos de 3 débats présidentiels entre Obama et McKain et affirme : « John Mc Cain et Barack Obama se serrent la main 6 fois durant les 3 débats présidentiels américains. Barack Obama le vainqueur met en oeuvre une attitude corporelle naturellement attribuée au dominant dans 100 % des cas [...]. Lorsque deux personnes sont en contact, le dominant est celui qui touche naturellement le plus souvent ou le plus longtemps la personne qu’il considère comme lui étant « subalterne ». C’est la preuve qu’au delà des codes appris, le dominant réel, en l’occurrence ici Barack Obama, a intégré naturellement et plus en profondeur ces messages instinctifs ».

100% des cas ? Wow. Rendons-nous sur Youtube, cherchons « match point » et « federer« . La tradition voulant que les tennismen se serrent la main et/ou se tapent dans le dos en fin de match, on devrait observer, dans 100% des cas, une accolade plus longue du vainqueur ou de celui qui est classé numéro 1 mondial. J’ai regardé 25 fins de match avant de me lasser, et je n’ai rien noté de tel(4) : le vainqueur/dominant ne touche le perdant plus longuement que dans 32% des cas. Mon observation n’a aucune valeur scientifique, évidemment, mais celle de Turchet non plus, et je le défie de prouver la réalité du pourcentage qu’il avance.

Aucune trace de publication dans les revues spécialisées, aucun protocole expérimental partagé, aucune trace d’une thèse soutenue par Turchet dans les différents catalogues, rien qui pourrait nous convaincre que la synergologie joue le jeu de la recherche scientifique. Un homme, une idée, des bouquins, des disciples, et c’est tout.

 

Ce qui fait que les gens accrochent…

La synergologie repose sur un principe évident : la gestuelle fait partie de la communication et nous y sommes tous sensibles.

L’approche de Turchet est séduisante, mais trompeuse : il donne des explications très simples à des comportements qui sont, en fait, d’une infinie complexité :

  • Il postule implicitement que la gestuelle est complètement indépendante du discours ; on aimerait savoir sur quelle base.
  • Il omet de prendre en compte le contexte (Qui parle ? A qui parle-t-il/elle ? D’où parle-t-il/elle ? A quel moment ?) et n’analyse la communication que du point de vue individuel : à un geste donné correspond une explication unique. On rêverait qu’il le démontre.
  • Il affirme que ce geste est universel dans 95% des cas. D’où sort ce pourcentage ? Les aspects culturels et sociaux n’entreraient pas en ligne de compte dans la communication non-verbale ?

Plus grave : sans la mettre en avant, il inscrit sa pratique dans une véritable stratégie de domination. Comme pour la PNL, celui qui maitrise les grilles de décodage, celui « qui sait », peut tromper son interlocuteur et éviter d’être trompé par celui-ci. Positionnement inavoué, bien entendu, mais malsain.

 

La conclusion…

…de P. Lardellier, docteur en sciences de l’information (revue « Communication) :

« (La synergologie) souffre de carences très lourdes d’un point de vue théorique et totalement rédhibitoires, pour une pseudoscience qui a la prétention de se présenter comme une synthèse de tous les travaux antérieurs sur le non-verbal. Car l’objet étudié (la gestualité des interactions) n’est ni défini ou construit conceptuellement, ni problématisé, ni mis en perspective théorique et confronté aux auteurs du champ. [...] ces pseudo-scientifiques ne connaissent ni le doute ni le recul critique : juste des certitudes, qu’ils assènent pesamment à tout propos, sous forme de jugement péremptoire et définitif. Et c’est là aussi qu’ils se situent aux antipodes de la posture du chercheur. »

 

Pour aller plus loin…

 

Notes
[1] http://www.synergologie.org/index.php?option=com_content&task=view&id=221&Itemid=1
[2] http://sante.journaldesfemmes.com/psychologie/0404gestes/itwturchet.shtml
[3] La PNL est une pratique tout aussi critiquable qui a connu son heure de gloire dans les années 2000 (voir http://www.charlatans.info/pnl.shtml)
[4] Dans 52% des cas, la durée du contact est la même, dans 16% des cas, c’est le perdant qui fait l’accolade la plus longue