Voyance : traitement médiatique, trucs et astuces. Imprimer
Écrit par Florent Martin   
Mercredi, 26 Octobre 2011 21:51

Cet article est paru dans notre newsletter n°71 en septembre 2011.


La voyance est souvent présentée dans les médias de manière assez caricaturale. Soucieux de faire un réel travail d’investigation, les journalistes parviennent (souvent grâce à l'INAD) à dénicher d’incroyables cas de dérives comme les plates-formes de voyances par téléphone animées par des étudiants francophones en Afrique, ou bien des médiums de quartier qui arrachent des sommes indécentes à des personnes souvent en difficulté. Puis, dans un effort de conserver l’illusoire neutralité que leur métier imposerait, ils concluent l’article ou le reportage par un appel à la prudence car “si chacun est libre de consulter un voyant, il faut quand même faire attention aux escrocs...

Or, c’est précisément là que se trouve le piège.

 

Dire qu’il y a des charlatans, c’est sous-entendre que les autres ne le sont pas...

et donc qu’ils ont un authentique don. Le reportage n’a alors pas répondu à la question que tout le monde se pose : comment faire la différence entre les deux ?

Si, comme le suggèrent Maud Kristen (célèbre voyante) et Anne Placier (auteur du guide de la voyance), ça se voit tout de suite car c’est une évidence, comment expliquer que ces escrocs aient encore des pigeons à plumer ? Peut-être n’est-ce pas une évidence pour tout le monde. Ça n’en est pas une pour moi en tout cas. Car j’ai bien conscience qu’il ne suffit pas de regarder quelqu’un dans les yeux pour savoir s’il ment ou fait preuve de malice. Sans quoi les juges, experts dans ce domaine, ne s’encombreraient pas de preuves, les procès ne dureraient que 20 minutes et les prisons seraient pleines de gens au nez crochu.

Et si je dois me fier à mon expérience personnelle, alors j’estime pouvoir compter les hypocrites manipulateurs sur les doigts d’une main. Bon, peut-être les deux mais je ne citerai pas de nom. Mais la grande majorité des sujets “doués” que j’ai rencontrés m’ont parus sincères et intimement convaincus du bien-fondé de leur pratique, et donc pour eux le terme d’escroc ne semble pas approprié.

 

Sauf que sincère et honnête, ça ne veut pas dire efficace !

Et si les voyants se fourvoyaient eux-mêmes en toute honnêteté ?

Plutôt que l’approche habituelle dans le traitement médiatique qui consiste à pointer du doigt des dérives extrêmes qui sont certes spectaculaires mais pas très représentatives, j’appelle les journalistes à traiter du fond de la pratique, celle qui est la plus courante.

 

Comment juger de l’efficacité d’un voyant avec des critères objectifs ?

Y a t-il une réelle divination claire-voyante, ou est-ce juste une impression qu'on se fait ? N’y a t-il pas un moyen d’expliquer la satisfaction des clients autrement qu’en faisant appel au surnaturel ? Et si oui, alors pourquoi ne pas retenir cette hypothèse moins coûteuse [1] ?

Il existe nombre d'expériences de socio-psychologie qui décortiquent les mécanismes psychologiques pouvant nous laisser penser à tort que quelqu'un peut lire dans notre personnalité, ou voir notre avenir. Voici une petite liste non exhaustive de trucs, dont certains sont imagés par un parallèle entre la voyance et une partie de chasse :

 

  • Le bon sens et l’observation
    Un voyant ne dira évidemment pas la même chose à un jeune cadre dynamique et à une vieille dame retraitée. De même qu’un chasseur ne tirera pas dans un terrier quand il chasse le canard, ou sur un lac quand il chasse le lapin. Du jeune cadre et de la vieille dame, devinez lequel serait à priori le plus enclin à aimer les sports extrêmes.
    Est-il possible que les voyants remarquent (peut-être inconsciemment à force d’habitude) des indices comme un médiator de guitare en pendentif (un musicien ?), une feuille de cannabis en pin’s (un fumeur ?), une vraie Rolex (bling bling ?), une fausse Rolex (aspirant bling bling ?). Il y a le style vestimentaire, la coiffure, les bijoux... Il y a aussi l’odeur (de bois, de parfum chic, de sueur) ou l'absence d'odeur, la poigne ferme et les mains abîmées d’un travailleur manuel, l’embarras d’un silence ou un regard trop long... Avant même que le client ait ouvert la bouche (et livré son accent et son registre de langage), tout cela donne des pistes que quelqu’un d’expérimenté pourra suivre. Car si l’habit ne fait pas le moine, reconnaissez que cette robe si spécifique abrite rarement autre chose.
  • La validation subjective
    Si un voyant enchaine une dizaine de propositions et que 8 sont fausses, le client ne retiendra que les 2 correctes, car les succès résonnent en nous plus volontiers que les échecs. Plutôt que de tenir le compte exhaustif des performances, on ne se souvient que de ce “qui marche”, et on néglige ce qui ne présente pas d'intérêt. Pour dire que quelqu'un est un bon chasseur, il ne suffit pas de compter le contenu de sa besace, mais aussi celui de sa cartouchière.

    Voici un exemple emprunté à Richard Monvoisin : le voyant vous lance un avertissement : "Faites attention aux accidents !". On voit alors 4 possibilités apparaître : soit le client se souvient de la prédiction, soit il l’oublie. Et soit l’évènement arrive finalement (à plus ou moins longue échéance), soit il n’arrive pas.


    ... mais un accident survient !

    ... et pas d'accident.

    Du coup vous êtes vigilant...

    Bon sang ! Le voyant m'avait prévenu pourtant ! Mais je n'ai pas fait assez attention !

    Heureusement que le voyant m'avait prévenu sans quoi je n'aurais peut-être pas fait attention !

    Et vous oubliez...

    Bon sang! Le voyant m'avait prévenu ! J'aurais dû faire attention !

    La prédiction passe à la trappe


    Ce qui est vu comme trois succès et pas d’échec (mais un oubli)

  • Le coup de fusil
    Quand un voyant dit "je vois une figure paternelle comme un père, un oncle, un frère, un grand-père...", le client repart avec l'idée que le voyant a trouvé LA figure paternelle en question. De même que lorsqu’un chasseur tire à la chevrotine (avec 20 plombs dans la même cartouche), il augmente d'autant ses chances sur une cible donnée. Qu’importe lequel des plombs a touché puisque la cible est atteinte, et les spectateurs applaudissent pensant qu’il n’y avait qu’une seule balle.
  • Susciter la coopération
    Nombre de séances de voyance commencent par une introduction du genre : "je ne suis qu’un intermédiaire qui reçoit des images. Je vais vous les décrire et vous me direz si ça vous parle". Ce qui fait faire le travail interprétatif au client plutôt de se risquer et sert aussi d'excuse en cas d'échec face à un client trop impassible : "Vous êtes trop fermé, je sens un blocage". C'est un peu comme tirer sur du gibier apprivoisé.
  • Le "hot reading"[2]
    Il s’agit de se renseigner sur le client à l’avance. C’est fou ce qu’on peut trouver sur internet avec seulement un nom ou une photo. Le voyant fera alors semblant de deviner des choses qu'il sait déjà être vraies. Comme un chasseur tricherait en remplissant sa besace avant la chasse. Une pratique qui n’est peut-être pas si anecdotique que ça, vu que les trois voyants testés par la BBC dans cette émission sont tous tombés dans le piège. N’avaient-ils pas l’air honnête pourtant ?
  • Tenter la chance
    Un voyant pourra tenter une prédiction audacieuse et improbable. Tout comme le chasseur pourra tirer dans un buisson au hasard, mais avec assurance. Quand ça fait mouche, tout le monde reste éberlué. Mais quel 6ème sens !
    Tentez le coup dans la rue avec un passant au hasard : “Vous êtes sagittaire n’est-ce pas ? ”. Une chance sur douze. Si ça marche, jouez la modeste et enchaînez. Si ça ne marche pas, tentez un autre signe ou faites trois pas et recommencez.
  • Parler du passé
    Qui est le meilleur des chasseurs ? C’est souvent le plus vieux, car en plus du gibier, il a dans la besace toutes les histoires passées qui ont fait sa réputation et inspirent le respect.
    Pourquoi les voyants vous parlent de votre passé ? Vous le connaissez votre passé non ? Ce n'est que pour gagner en crédibilité. Vous n’accepterez que mieux les propositions qui suivront quant à votre futur.

Et puis il y a aussi...

  • L'effet Forer (ou effet Barnum) [3]
    Le voyant propose un portrait plus ou moins flou, et le client fait lui même la mise au point pour donner du sens à cette image, convaincu que son image nette est bien la même que celle du voyant. Voir cette vidéo de Derren Brown, un célèbre mentaliste. Il reproduit une expérience connue qui consiste à faire lire ce petit texte à des gens en leur faisant croire qu'il a été rédigé spécifiquement pour eux. Les sujets doivent alors noter l'exactitude du profil. La moyenne des notes obtenues est de 4.26 sur 5 !
    Pour juger de la pertinence d’un profil, il ne suffit pas que celui ci soit « vrai ». Et si la plupart des clients s’arrêtent à ce simple critère, c’est qu’il n’est pas très intuitif de considérer le fait qu’il doit également être spécifique à la personne. Car si tout le monde se reconnaît dans le même profil, ce n’est précisément plus un profil, mais une banalité, un lieu commun, un effet Forer...
  • Dire une chose et son contraire
    Ombre et lumière, espace et confinement, joie et tristesse, ordre et désordre... Quand on propose une chose et son contraire, on a toujours bon.
  • La phrase interro-négative
    Vous n’êtes pas quelqu’un de très persévérant (?)”. Avec une intonation située entre la question et l’affirmation, cette phrase peut être comprise à la fois comme une affirmation négative (Vous n’êtes pas persévérant !) ou une question positive (Ne seriez-vous pas persévérant ?). La réponse du client renseigne instantanément sur le sens dans lequel il a compris la phrase.
  • Paraphraser
    En retournant une assertion du client sous forme de question et avec d’autre mots, un voyant pourra donner l’impression que l’idée est de lui.
  • Positiver !
    Les clients se reconnaissent plus volontiers dans un profil flatteur, positif. De la même manière, les clients préfèrent les bonnes nouvelles, que le voyant pourra modérer par un "mais faites quand même attention à ...". Les voyants disent souvent que par déontologie ils ne révèlent pas les trop mauvaises nouvelles. Imaginez un instant qu’un médecin fasse de même…
  • Et quand les fins de mois sont difficiles...
    Un charlatan commencera par fabriquer le problème qu’il va ensuite résoudre : “Je sens des mauvaises ondes, ça ne va pas du tout, vous avez été envoûté”. Il laissera la panique s’installer avant de poursuivre : “Je peux vous débarrasser de ça, mais le rituel et les artefacts coûtent 10 000 euros”...

 

Alors, amis journalistes, si vous voulez mettre tout ça en image et voir combien ces techniques sont usitées, le mieux est de filmer une séance. Demandez l’autorisation plutôt que de le faire en cachette, et placez la caméra de côté (pour voir le voyant et le client). On peut ainsi voir combien il est facile de lire les réactions du client (qui est toujours beaucoup moins impassible qu'il le croit). Et après la séance, interviewez le client pour voir ce qu'il a retenu de ce qui lui a été dit. On peut alors mettre en parallèle tout ce qui a été dit avec ce qui a été retenu, et comment ça a été compris.

Si cette approche qui pour le coup traiterait véritablement le sujet de fond de la voyance ne fera sûrement pas non plus le bonheur des voyants et de leurs plus fidèles clients, elle pourra au moins permettre au plus grand nombre de prendre un peu de recul par rapport à certaines faiblesses que nous avons tous, faute d’une véritable éducation à l’esprit critique, et que les manipulateurs de tout poil (voyants ou autres, escrocs ou pas) n’hésitent souvent pas à utiliser pour nous abuser ou simplement gagner leur vie.

 

 

Notes

[1] Principe de parcimonie : Rasoir d'Occam

[2] Le "hot reading" ou "lecture à chaud" est une technique par laquelle les spirites, médiums, chiromanciens et autres font croire qu'ils lisent dans les pensées ou l'avenir de leurs clients tout en leur soutirant des renseignements de façon subreptice.

[3] Phinéas T. Barnum, patron du célèbre cirque américain considérait que le succès de ses spectacles résidait dans le fait que chacun y trouve « un petit quelque chose ».
L’effet « Barnum » est le processus qui fait qu’un individu se reconnaît spontanément dans ce qu’il croit être la description de lui-même, c’est la tendance des gens à accepter comme un portrait juste et exact une description ou une évaluation globale de leur personnalité. Cet « effet » fut expérimenté pour la première fois par le psychologue Bertram R. Forer en 1949.