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Écrit par Brigitte Axelrad   
Mercredi, 25 Novembre 2009 20:27
Index de l'article
Faux souvenirs et personnalité multiple
Le phénomène de personnalité multiple
Le trouble de personnalité multiple
La fabrication de Sybil
Au-delà de Sybil et des souvenirs d'inceste
Les origines théoriques de la personnalité multiple
Le rôle des féministes
Conclusion
Références
Toutes les pages

Le rôle des féministes



Aux États-Unis, les féministes jouèrent un rôle très important dans le mouvement des souvenirs retrouvés et de la personnalité multiple. Selon Spanos, les thérapeutes de « la résolution de l'inceste » se mirent à appliquer les mêmes procédés suggestifs que ceux utilisés par Freud pour appuyer sa théorie de la séduction : « En fait, en tous points de vue, ces chercheurs ont fait renaître de ses cendres la théorie de la séduction freudienne en suggérant qu'une très grande variété de difficultés et problèmes psychologiques provient de souvenirs d'abus sexuels durant l'enfance. » [57]  Des livres phares écrits par des femmes apparurent, tels que The Courage to Heal  – A Guide for Women Survivors of Child Sexual Abuse, (Le Courage de Guérir – Un guide pour les survivantes des abus sexuels dans l'enfance), en 1988, réédité pour la troisième fois en 1994, d’Ellen Bass et Laura Davis, devenu la référence, Trauma and Recovery, de Judith Herman, en 1992, Secret Survivors, d' E. Sue Bloom en1990, Repressed Memory, de Renee Fredrickson en 1992, etc. Ces manuels furent souvent recommandés par des thérapeutes à leurs clientes. Des groupes de thérapie « pour survivantes de l'inceste » se multiplièrent, puisant dans ces livres leurs arguments et leurs techniques de recouvrement de souvenirs.

Des féministes militèrent dans les mouvements de la Recovered Memory et de  l'ISSMPD.

Un grand nombre de thérapeutes ayant en charge des personnalités multiples étaient des féministes convaincues que ce sont la violence familiale, la négligence, la cruauté, et la soumission imposée par une société favorisant les hommes, qui oppriment les femmes. Mais parmi elles, il y en eut qui, sans rejeter cette conviction, étaient plus lucides, et qui se demandèrent si ce rôle de victimes joué par les femmes ne les empêchait pas de lutter contre les vrais problèmes, en détournant leur regard du système social, qui les opprime, vers la litanie des souvenirs retrouvés d’abus. Hacking rapporte la critique de certains écrivains féministes concernant la thérapie de la mémoire retrouvée et de la personnalité multiple. Ces féministes montrèrent que ces plaintes risquaient d’aboutir à une fausse conscience de soi et à une personnalité entièrement fabriquée. Elles allèrent jusqu’à ajouter que « les excès de la thérapie de la personnalité multiple viennent entériner le vieux modèle masculin de la femme passive qui, ne pouvant assumer sa vie, invente après coup une histoire sur elle-même dans laquelle elle n’est plus qu’une coquille vide. »[58]  
Margo Rivera, psychologue clinicienne, théoricienne féministe très active dans la mise en œuvre de soutiens aux patients victimes d’abus, trouvait problématiques les souvenirs détaillés d’abus, et demandait à certains patients en thérapie de réfléchir à la dimension politique de leur état : « Rivera fonde son approche sur une sensibilité politique très développée. Elle est profondément impliquée dans le mouvement des femmes, mais se tient à l’écart de ce qu’on pourrait appeler le féminisme bouc-émissaire, un féminisme qui, bien qu’il soit souvent présenté comme l’exact opposé des principes et pratiques religieux traditionnels, les reflète en réalité minutieusement. Le souvenir d’un trauma infligé par le père ou par une autre figure patriarcale est tout à fait similaire à une expérience de conversion protestante. Il commence avec le mot de passe « reniement » : comme Pierre, par trois fois, on renie l’abus passé. Alors la thérapie survient comme une conversion, une confession qui sert à restructurer les souvenirs de son passé. Mais dans la structure de ce modèle familier se glisse une redoutable ruse. » Hacking ajoute : « L’accent mis sur les abus est habituellement présenté comme servant à l’émancipation, mais c’est peut-être tout le contraire qui en résulte. »[59]

Ruth Leys, féministe qui étudia les personnalités multiples, critiqua, elle aussi, le point de vue féministe majoritaire dans la Recovered Memory et l'ISSMPD représenté par Judith Herman, dans Trauma and Recovery. Selon Herman, les femmes sont beaucoup plus fréquemment victimes d’abus que les hommes. Pour Ruth Leys, cette affirmation parvient à convaincre hommes et femmes que la femme est une victime purement passive, et lui dénie toute possibilité d’action. Leys soutint que le nombre impressionnant de personnalités multiples était dû à une « alliance » cachée entre les thérapeutes et les patients, et concourait à prolonger l’asservissement de la femme : « Cette alliance qui se présente comme un soutien pour les femmes, prolonge en fait le vieux système d’asservissement. […] Elle remet en question la complaisance d’une théorie qui prétend avant tout être du côté du patient. […] les théories en cours sur les abus, le trauma et la dissociation participent d’un autre cycle d’oppression des femmes, de loin le plus dangereux parce que les théoriciens et les cliniciens se représentent eux-mêmes comme étant entièrement du côté de la « victime ». De ce fait, ils construisent un être humain impuissant, au lieu de restaurer son autonomie. »[60]

Le courant féministe majoritaire dans ces mouvements, évoluant dans le sillage de femmes telles que Bass et Davis, ne semble pas avoir vu qu’il entraînait les femmes dans un combat qui les piégeait, au lieu de les libérer.  La « redoutable ruse », démasquée par Rivera, a poursuivi son œuvre dévastatrice, à tous les niveaux.

 


Notes :

[57] Spanos, p. 84.

[58] Hacking, p. 411.

[59] Hacking, pp. 123-124.

[60] Hacking, p. 125.