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Faux souvenirs et personnalité multiple - Au-delà de Sybil et des souvenirs d'inceste Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte Axelrad   
Mercredi, 25 Novembre 2009 20:27
Index de l'article
Faux souvenirs et personnalité multiple
Le phénomène de personnalité multiple
Le trouble de personnalité multiple
La fabrication de Sybil
Au-delà de Sybil et des souvenirs d'inceste
Les origines théoriques de la personnalité multiple
Le rôle des féministes
Conclusion
Références
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Au-delà de Sybil et des souvenirs d'inceste


 

La thérapie de Sybil ne la conduisit pas à découvrir des souvenirs d’enlèvements et de viols par les extraterrestres, ou au cours d’abus rituels sataniques. Ses « souvenirs » de maltraitance sexuelle étaient déjà suffisamment atroces, et ce n’était pas encore le sujet. Ces souvenirs-là vinrent plus tard, et pour d’autres multiples.

 

Souvenirs d’abus rituels sataniques

Nicholas Spanos écrit : « Vers le milieu des années 1980, 25% des patients TPM retrouvaient en thérapie des souvenirs d’abus rituels, et vers 1992, ce pourcentage s’élevait à 50% dans certains services de traitement. »[29]
Cette fois-là encore, ce fut un livre qui attira l’attention sur les souvenirs d’abus sataniques retrouvés en thérapie.

En 1980, Michelle Remembers (Michelle se souvient), de Michelle Smith et Lawrence Pazder, son psychiatre qu’elle épousa par la suite, tiré à des centaines de milliers d’exemplaires, raconta les tortures rituelles sataniques subies lorsqu’elle était enfant à Victoria, en Colombie Britannique, et qu’elle aurait oubliées pour ne s’en souvenir qu’au cours de sa thérapie. Michelle « se souvint » que ses parents appartenaient à une secte satanique, qu’elle avait assisté à des sacrifices d’animaux et d’humains, qu’elle avait mangé les restes de victimes calcinées, avait été enfermée nue dans une cage remplie de serpents, etc. D’après Michelle, ce fut sa mère qui la força à participer à ces cérémonies. Chaque fois que Michelle se souvint, elle parlait avec une voix d’enfant : c’était, selon son psychiatre, la preuve de sa personnalité multiple. Malgré toutes sortes d’invraisemblances, ce livre eut, selon Edward Behr, un immense succès au sein de l’église pentecôtiste américaine. Il fut annoncé dans le National Enquirer et le magazine People. Leurs auteurs participèrent à de nombreuses émissions à la radio et à la télévision, et furent invités en tant qu’experts à des conférences sur les abus rituels sataniques. Le livre servit de modèle à de nombreux comptes rendus de cas de TPM. En 1983-1984, soixante-trois cas de SRA, (Satanic Ritual Abuse), furent signalés dans la seule région de Los Angeles, dans des jardins d’enfants, des écoles maternelles, et d’autres lieux.

Selon Spanos, un grand nombre de psychiatres et thérapeutes américains s’intéressèrent à ce nouveau syndrome, et furent même convaincus que, dans certains cas, ces accusations étaient justifiées. Mais, remarque-t-il, si ces allégations des patients avaient été vraies, elles auraient conduit à supposer l’existence d’une conspiration criminelle aux dimensions gigantesques, depuis bien plus de cinquante ans. Cela supposerait qu’une société secrète de culte satanique, très bien organisée, opèrerait sans être importunée à travers toute l’Amérique du Nord, et qu’elle aurait infiltré les plus hauts niveaux de la société, sans être trahie par aucun de ses membres.
Par ailleurs, le nombre de personnes prétendument assassinées lors de rituels sataniques était gigantesque [30].  Comme par hasard, aucun de ces patients n’était conscient de ses « souvenirs » sataniques avant d’entrer en thérapie. Ils consultaient pour anxiété ou dépression, et le premier objectif de la thérapie consistait à leur faire retrouver leurs souvenirs : « Certains thérapeutes peuvent avoir communiqué leurs attentes de la découverte par leurs patients de souvenirs d’abus, ainsi que leur croyance en leur authenticité. » [31]

Des patients confièrent leurs témoignages à des journalistes, d’autres, tels que Mel Gavigan, préférèrent écrire eux-mêmes leur histoire. Mel Gavigan déclara n’avoir jamais eu de souvenirs d’abus précoce avant son hospitalisation pour dépression, en 1989. Elle suivit ensuite une thérapie pendant plusieurs années, au cours de laquelle elle découvrit qu’elle était multiple, retrouva des souvenirs sataniques, et porta plainte contre son père. Hospitalisée à nouveau, elle put réinterpréter l’ensemble de ses souvenirs, découvrit qu’ils étaient fictifs, et retira sa plainte contre son père. Elle mit en relief le rôle que ses thérapeutes avaient joué dans l’implantation de faux souvenirs d’inceste, et d’abus rituels sataniques : « Les « souvenirs » devinrent progressivement plus choquants et violents… Encouragée par l’enthousiasme de mon hypnothérapeute, je me mis à montrer des signes de TPM… Lors de séances d’hypnose, mon thérapeute me faisait « revivre » le viol, mais jamais il ne m’a semblé réel… Il me demandait s’il n’y avait pas d’autres « personnes », là-bas avec moi et me priait de désigner ces « parties » de moi par leurs noms. Après quoi, une fois rentrée chez moi, il fallait que j’en dessine pour lui les portraits. À la même époque, je lisais des livres comme le Courage de Guérir et d’autres sur le TPM. » [32]

Sherill Mulhern, anthropologue américaine, professeur à l’Université Paris VII et spécialiste des personnalités multiples, décrivit le rôle actif joué par les thérapeutes pour aider les patients à retrouver des souvenirs d’abus rituels sataniques : « Durant les interrogatoires hypnotiques, les cliniciens décrivaient explicitement des scènes de rituel satanique ou montraient aux patients des images de symboles sataniques ; puis, ils s’adressaient à « toutes les parties de l’esprit du patient » ou à « quelqu’un à l’intérieur », lui demandant de lui communiquer par un acquiescement du chef, ou tout autre signal idéomoteur d’acquiescement, de dénégation ou de cessation pré-arrangé, si une partie de l’autre  reconnaissait le matériel satanique… » [33]

 

 

Dessin de Sheri Storm  : « Flesh »    « I had vivid, horrifically detailed dreams and memories of Satanic cult rituals during which babies and young children (the innocent) were kidnapped and slaughtered for human consumption. My memories included being forced to eat human organs. I was not allowed to vomit or purge these pieces of flesh. »    « La chair ». « J’eus des rêves et des souvenirs aux détails horribles et saisissants de cultes rituels sataniques au cours desquels des bébés et des jeunes enfants (les innocents) furent kidnappés et abattus pour la consommation humaine. Mes souvenirs incluaient ce fait d’être forcée à manger des organes humains. On ne me permettait pas de vomir ou d’éliminer ces morceaux de chair. »



Des patients revenus sur leurs « souvenirs » d’abus rituels induits par leur thérapie, témoignèrent du rôle actif des thérapeutes dans ce processus de recouvrement de souvenirs : « Le thérapeute ne cessait de me répéter que le seul moyen de sortir [de l’hôpital] était de commencer à avoir des flash-back et des souvenirs d’abus…Le thérapeute insistait constamment sur le fait que mon père était l’un des agresseurs […] »[34]

Borch-Jacobsen rapporte cette anecdote intéressante : « Dans les dernières semaines de 1896, Freud est en train de lire la « Psychopathologie de la sexualité » de Krafft-Ebing et certains passages renouvellent son intérêt pour les chasses aux sorcières du Moyen-Àge, sujet qui a déjà été l’objet de discussions contradictoires avec Charcot et Bernheim. Freud soudain réalise que les histoires de débauche diabolique extorquées par les Inquisiteurs ont une ressemblance remarquable avec les histoires de ses patients et de ce fait, par analogie, il déduit que les cultes sataniques et les abus évoqués sous la torture peuvent aussi être vrais (et non pas suggérés, comme on l’a prétendu). » [35]. Au fond, pourquoi les abus rituels sataniques avoués sous la torture au Moyen-Âge n’auraient-ils pas été aussi vrais que l’étaient, pour Freud, les récits délirants obtenus sous la pression de ses patientes ? En effet, en parlant de ses patientes et de leurs souvenirs retrouvés pendant la cure, Freud écrivait : « Il n'y a que le puissant impératif de la guérison qui puisse les amener à reproduire ces scènes. » « Nous (...) devons répéter la pression, et paraître infaillibles, jusqu'à ce qu'au moins elles nous disent quelque chose. »[36]

« Souvenirs » d’enlèvements par les extraterrestres

Certains patients se souvinrent avoir été enlevés par des ovnis, et violés par des extraterrestres.

L’intérêt pour les ovnis se matérialisa aux États-Unis après la seconde guerre mondiale, et entraîna toutes sortes de témoignages sur leur apparition. L’imagerie guidée, avec ou sans hypnose, aida à « retrouver des souvenirs » d’enlèvements, d’autant que ce sujet était largement médiatisé. Dans les récits des personnalités multiples, c’est un alter qui a vécu cette expérience. Le scénario est toujours le même. Les « enlevés » observent une lumière étrange, bleue de préférence, dans leur chambre ou ailleurs, flottent, passent à travers les murs ou le toit de leur voiture, rencontrent des homoncules extraterrestres, tels ET dans le film de Spielberg. Les vaisseaux spatiaux, où se trouvent les homoncules, sont remplis de bassines de fœtus, de salles d’opération aux instruments bizarres, d’enfants qui ont été eux-mêmes enlevés…

Les plus célèbres porte-parole de ces victimes ont été John Mack [38], professeur de psychiatrie à Harvard Medical School, et David Jacobs [39], professeur d’histoire à Temple University à Philadelphie. Ils ont rapporté des observations, des cas et des témoignages, et retourné leurs incohérences pour en faire des preuves de la véracité de leurs convictions. John Mack fait remarquer que certaines de ces victimes ont été enlevées tôt dans leur enfance, parfois même à l’âge de deux ans, et peuvent en témoigner !  Comment douter des témoignages de jeunes enfants ? Il y a, dit-il, des « signes indicateurs » d’enlèvements, ce sont « des marques curieuses », telles que des bleus, des coupures, des brûlures, des lésions, qui peuvent apparaître en l’espace d’une nuit, des saignements inexplicables par le nez, les oreilles ou le rectum, accompagnés de douleurs de toutes sortes. Quant au manque de témoignages, il s’explique tout naturellement par le fait que l’époux est « débranché » pendant le kidnapping de son épouse, et n’entend pas ses hurlements. L’absence de la victime ne dépasse pas en général une demi-heure, ce qui explique qu’elle reste inaperçue.

L’argument principal de Mack est que les récits se ressemblent tellement, qu’il n’est pas possible qu’ils aient été fabriqués de toutes pièces.

Beaucoup de ces prétendus enlèvements par les ovnis et les extraterrestres se sont produits pendant le sommeil de leurs victimes, et sont accompagnés de paralysie complète et d’hallucinations vives. Selon Spanos et Mulhern, ces expériences étranges peuvent s'expliquer par des troubles, tels que la paralysie du sommeil, un phénomène qui peut survenir chez environ 15 à 25% de la population, et qui est couramment associé à des sensations d'étouffement et des hallucinations.[40]

 

Les « souvenirs » de vies antérieures

Souvent produits sous hypnose, ils supposent l’existence d’alters qui ont vécu dans un passé plus ou moins lointain. Jim Tucker, pédopsychiatre à la Child and Family Psychiatric Clinic de l’Université de Virginie, a étudié le phénomène d’enfants de deux ou trois ans, qui disent avoir des souvenirs de vies passées. À six ou sept ans, dit-il, ils ne s’en souviennent plus. Mais « grâce » à l’« hypnose » et à des thérapies de régression dans les vies antérieures, ces souvenirs resurgissent à l’âge adulte, et mettent alors en scène les alters. Ensuite, certains patients restent convaincus d’avoir vécu dans des vies antérieures, et que leurs alters sont là pour en témoigner.

De tels « souvenirs » reposent sur des croyances en la réincarnation, la métempsycose, la transmigration des âmes. Selon ces croyances, l’esprit ou l’âme se réincarneraient après la mort dans différents corps d’animaux ou d’humains, pour vivre des vies successives. Les alters  seraient donc des esprits réincarnés, accueillis par la personnalité hôte. Dans les années 1870, à Londres et à Boston, des sociétés de recherche psychique (Society for Psychical Research SPR ) tentèrent de donner une version « scientifique » de cette idée. Ralph B. Allison, psychiatre américain, s’en inspira pour exorciser les esprits maléfiques intrus des personnalités multiples. Des psychiatres virent dans les personnalités multiples, des « ensorcelés » ayant donné asile à des esprits, saints, anges ou démons. Certains patients multiples prétendirent être médiums, capables de faire tourner les tables, de pratiquer l’écriture automatique ou de communiquer dans des états de transe avec les esprits des morts. Il n’est pas rare aujourd’hui que certains thérapeutes persuadent leurs patients qu’ils sont envoûtés, et qu’ils vont les exorciser par des séances d’ « hypnose », des passes magnétiques, des pratiques de sorcellerie, poupées, photos, cartes de tarots [41].  Pour sortir de l’enfer, les patients consultent d’autres médiums, qui leur promettent de les désenvoûter, avec les mêmes passes magnétiques, les mêmes poupées, les mêmes photos, les mêmes cartes, et c’est l’engrenage de l’enfer. Kelly Lambert et Scotto Lilienfeld racontent que Kenneth Olson, le thérapeute de Nadean Cool et de Sheri Storm, exorcisa à l’hôpital les démons de Nadean avec un extincteur, parce qu’il avait lu que les patients peuvent se consumer.

Ce sont les récits aberrants, invraisemblables, incohérents des patients, et les agissements des thérapeutes, qui ont conduit à mettre en question la véracité des souvenirs retrouvés d’inceste au cours de thérapies de la mémoire retrouvée. Comment des thérapeutes pouvaient-ils considérer comme libérateur, pour leurs patients, de faire de leurs parents des monstres, et des boucs émissaires ?

 


Notes :

[29] Spanos, p. 312.

[30] Spanos relève le calcul fait par Broomley en 1991 : « La période couverte par les déclarations des rescapés actuels aurait dû faire 400 000 victimes, un total rivalisant avec les 517 347 victimes (américaines) de la Deuxième Guerre Mondiale, la guerre de Corée et la guerre du Viet Nam réunies. Et pourtant, pas une seule victime du réseau satanique n’a été découverte. » p.313.

[31] Spanos, p.315.

[32] Spanos, p.317.

[33] Mulhern, S. (1993). Le trouble de la personnalité multiple a la recherche du traumatisme perdu, Laboratoire des Rumeurs des mythes du Futur et des sectes, UFR Anthropologie, Ethnologie, Religions des sciences, Université de Paris, France.

[34] Spanos, p. 316.

[35] Borch-Jacobsen, p. 50.

[36] Freud S. « PF.: Penguin Freud Library, vol 3. p. 364, cité par Webster, 1998, p. 476.

[37] Témoignage d’ « une enlevée » avec les conclusions de John Mack

[38] John Mack, Dossier Extraterrestres, l’affaire des enlèvements, Presses de la Cité, 1995, titre original Abduction, 1994, Prix Pulitzer pour une brillante biographie psychanalytique de T.E.Lawrence. Il est actuellement membre d’honneur à titre posthume de l’INREES (Institut de Recherche sur les Expériences Extraordinaires), association française fondée en juillet 2007. www.inrees.com/videos.php?url=Enleves-John-Mack et www.esoterisme-exp.com/Section_etoile/JohnMack/mack.php.

[39] David Jacobs, auteur de Secret Life : Firsthand Accounts of UFO Abductions, Les Kidnappeurs d’un autre monde, Presses de la Cité, 1994

[40] Bell et al, 1984; Hufford, 1982. Past Life Identities, UFO Abductions, and Satanic Ritual Abuse : The Social Reconstruction of Memory,  Nicholas P. Spanos, Cheryl A. Burgess, and Melissa Faith Burgess, Carleton University, Ottawa, Ontario, Canada.

[41] Sur le site Mystère TV, une vidéo montre un exemple de ces pratiques courantes de sorcellerie dans la région d’Évreux.