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Faux souvenirs et personnalité multiple - La fabrication de Sybil Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte Axelrad   
Mercredi, 25 Novembre 2009 20:27
Index de l'article
Faux souvenirs et personnalité multiple
Le phénomène de personnalité multiple
Le trouble de personnalité multiple
La fabrication de Sybil
Au-delà de Sybil et des souvenirs d'inceste
Les origines théoriques de la personnalité multiple
Le rôle des féministes
Conclusion
Références
Toutes les pages

La fabrication de Sybil


 

Les péripéties de la recherche de la vérité

« Une boite noire nommée Sybil », c’est ainsi que Mikkel Borch-Jacobsen qualifie le cas psychiatrique de Sybil. Le long exposé sur « le cas Sybil », dont l’auteur a percé l’anonymat avec Peter Swales, et sur sa fabrication comme cas princeps de la personnalité multiple aux États-Unis, est tout à fait fascinant. Déjà Borch-Jacobsen dans Folies à plusieurs. De l’hystérie à la dépression (2002), avait posé la question de savoir  à quelle condition ces « maladies » se propagent, et ce qui les fait exister. Dans son récent livre paru en mai 2009 [25], Borch-Jacobsen reprend toute l’histoire de Sybil et montre qu’elle a été construite de bout en bout par la psychiatre-psychanalyste, Cornelia Wilbur, et par Flora Rheta Schreiber, journaliste et auteur du livre. Si Anna O, la patiente de Breuer et Freud, était, selon le titre de l’ouvrage que Borch-Jacobsen lui a consacré, une « mystification centenaire », Sybil de Wilbur a été une autre mystification, pendant quarante ans.

Sybil était un pseudonyme destiné à protéger l’anonymat de la patiente, mais aussi le récit qu’en a fait Wilbur par le canal de Flora Schreiber. Schreiber prétendit que l’anonymat était de plus le choix de Sybil elle-même. Schreiber et Wilbur moururent respectivement en 1988 et 1992, et laissèrent toutes les deux des instructions pour empêcher toute indiscrétion. Wilbur stipula que tout ce qui se rapportait au cas de Sybil ne devrait pas être divulgué avant sept années après la mort de Sybil. Comme personne ne savait qui elle était, cela pouvait durer indéfiniment. En 1995, le psychiatre Herbert Spiegel, qui avait vu Sybil en thérapie au début des années 60 pendant les absences de Wilbur, accepta de partager ses souvenirs avec Borch-Jacobsen. Selon Spiegel, Sybil était une hystérique hautement suggestible, et ses personnalités, loin d’être spontanées, étaient le produit du traitement hypnotique. Wilbur et Schreiber refusèrent d’écouter Spiegel car, dirent-elles, si on ne parle pas de personnalité multiple, l’histoire ne se vendra pas. Pour des raisons éthiques, Spiegel refusa de dévoiler l’identité de Sybil. Lisant l’interview de Spiegel dans le New York Review of Books, le psychologue Rubert Rieber, ex-collègue de Schreiber, se souvint soudain que celle-ci lui avait donné, en 1972, des cassettes comportant l’enregistrement de séances d’analyse d’une patiente de Wilbur, nommée Sybil. Il les avait mises en vrac dans un tiroir, en avait utilisé quelques-unes pour faire d’autres enregistrements. Il n’en retrouva que deux intactes, sur lesquelles était enregistrée une conversation entre Wilbur et Sybil. Il fit une communication lors du congrès annuel de l’American Psychological Association, en août 1998, affirmant que Wilbur avait créé par la suggestion les personnalités de Sybil, et que ni Wilbur, ni Schreiber ne l’ignoraient. Il y eut alors un immense remue-ménage. En automne 1998, Peter Swales et Mikkel Borch-Jacobsen parvinrent, à partir d’indices tirés de la partie non confidentielle des archives de Schreiber, à retrouver la véritable identité de Sybil, qui venait de mourir quelques mois auparavant. Dès lors, il leur fut facile de recueillir le témoignage des proches, des amis, des voisins, ainsi que tous ses documents  personnels, tels que correspondance, écrits, peintures, dessins, photographies. Enfin, le John Jay College of Criminal Justice accepta d’ouvrir les archives au public : « The black box named Sybil could finally be opened. » (« La boîte noire nommée Sybil pouvait enfin être ouverte. »)

 

La vérité sur Sybil

La vérité sur Sybil est que, dans le livre, tout est faux.

 

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Sybil s’appelait Shirley Ardell Mason, née le 25 janvier 1923, dans une petite ville du Minnesota. Rien de ce qui avait été écrit au sujet de la famille de Shirley, des terrifiantes maltraitances commises par sa mère, ne fut corroboré par tous ceux qui les avaient connus, elle et sa famille. Tout était faux. La mère de Shirley ne l’empêcha pas de jouer avec d’autres enfants. Elle ne fut pas mal nourrie. Sa mère n’était pas schizophrène. Personne à Dodge Center n’avait jamais noté de changement de personnalité. Elle était une enfant normale. Même l’épisode de la mort accidentelle de son camarade de jeu était fictif. L’hospitalisation pour malnutrition de Shirley, quand elle avait eu sa soi-disant première expérience de dissociation, était due à une angine.

En réalité, d’après son entourage, les problèmes psychologiques de Shirley semblaient avoir commencé à la fin du lycée, et s’être aggravés par la suite. En 1945, à 20 ans, elle consulta pour la première fois Cornelia Wilbur, et leur relation dura jusqu’à la fin de leur vie. La période où, dans sa correspondance, Shirley dit se sentir tout à fait bien se situe lorsqu’après que Wilbur eut déménagé, elle la perdit de vue. Malheureusement elle la retrouva accidentellement à l’Université Colombia, à New York, où Wilbur enseignait. Ceci d’ailleurs contredit ce que Schreiber écrivit, à savoir qu’elle était venue à New York « pour » revoir Wilbur. Wilbur pratiquait la psychanalyse, étudiait l’effet de certains médicaments et drogues sur certaines formes de maladie mentale. Elle prit Shirley sous son aile.

 

L’influence des drogues sur les troubles de Shirley

Cornelia Wilbur la soigna par l’hypnose [26]  et les injections de penthotal ou « sérum de vérité », barbiturique qui produit un état stuporeux pendant lequel les résistances et les barrières de l’amnésie sont supposées tomber. Celui-ci doit être utilisé avec prudence. Or, à cause de l’addiction qu’il avait entraînée et parce qu’elle ne savait pas comment la sevrer, Wilbur l’administra à Shirley pendant quatre ans. Elle mélangea les drogues à des doses phénoménales, faisant des expériences sur les dosages et les combinaisons de différents médicaments.  Dans son journal, Shirley écrivit que Wilbur utilisait en même temps les électrochocs à domicile et d’autres sédatifs et psychotropes. Elle lui donnait une nouvelle drogue chaque fois qu’une nouvelle personnalité surgissait, et l’additionnait aux autres. D’après Wilbur, et selon Shirley, chaque personnalité voulait surpasser les autres et en réclamait toujours plus. L’état de Shirley se détériora pendant toute cette période, et,  peu à peu, surgirent tous les « souvenirs » concernant les maltraitances terrifiantes de sa mère et les épisodes malheureux de son enfance. Cependant Shirley écrivit qu’elle aimait l’hypnose, ainsi que l’attention qu’elle recevait grâce à ses troubles…

Ce fut donc au cours de ce long trip sous médication que les personnalités multiples de Shirley apparurent. Les suggestions sous hypnose et les drogues furent certainement à l’origine des troubles de Shirley. Mikkel Borch-Jacobsen, rompant avec toutes les hypothèses émises sur le trouble de Sybil, écrit : «  […] le MPD (Multiple Personnality Desorder), est en réalité l’enfant incestueux de la psychanalyse et des drogues. » [27] Il fait le lien entre Sybil, Anna O. et Dora, les trois héroïnes anonymes de la psychothérapie des profondeurs, trois sœurs qui furent chacune « une femme sous influence. »

 

Les aveux de Shirley et leur rejet par Wilbur

Borch-Jacobsen note : « Par deux fois, Shirley avait voulu revenir sur ce qu’elle avait raconté. La première fois, en mai 1958, dans une lettre à son analyste, elle admit avoir contrefait ses différentes personnalités : « Je n’ai pas du tout de personnalités multiples… Je n’ai même pas un « double » pour m’aider à m’en sortir… Je suis toutes ensemble… J’ai menti fondamentalement en prétendant les avoir, je le sais. »

Elle affirma aussi que les abus qu’elle avait attribués à sa mère étaient des créations de son imagination : « Les choses que je vous ai dites à son sujet (les pires) n’étaient pas vraies… Je ne les ai pas exactement « inventées » à l’avance ou planifiées pour les dire… elles sont juste sorties de quelque part et une fois que j’ai commencé et que j’ai découvert qu’elles vous intéressaient, j’ai continué… sous l’effet du penthotal je suis plus inventive qu’autrement, c’est pourquoi j’en ai dit plus … cela faisait une bonne histoire et cela expliquait beaucoup des faux symptômes que je manifestais. »[28]

Wilbur, en pure freudienne, traita cette confession de manœuvre de défense pour se protéger contre la haine inconsciente de Shirley pour sa mère, et Shirley laissant tomber cette piste narrative attribua rapidement sa lettre de rétractation à un alter intrus, qui se faisait passer pour elle. Mais elle parut se rétracter une autre fois encore en mars 1972. Schreiber l’écrivit à Wilbur, qui craignit de détruire le scénario convenu pour le livre, si elle reprenait les doutes de Shirley à propos de la scène primitive. Wilbur l’assura que ce passage était inexact et qu’il fallait le laisser de côté pour pouvoir publier le livre. Business must continue!


Où situer la cause du trouble de Shirley selon Borch-Jacobsen ?

Certes, dans la rencontre entre la psychanalyse et le mélange de drogues à haute dose, telles que les psychotropes, les sédatifs pendant des années, et les électrochocs. Dans ses écrits, on ne sait pas si Sybil/Shirley désirait plus être guérie qu’être malade, pour les bénéfices psychologiques que cela lui apportait.

À supposer qu’on tente de faire l’inventaire de causes possibles de sa maladie, aucune ne serait probante.

Causes organiques, biologiques ? Rien, dans sa biographie, ne laisse supposer qu’elle avait une prédisposition génétique à la maladie, ou un déséquilibre biochimique.

Causes psychologiques ? Nous avons maintenant la certitude que ses personnalités étaient une pure invention de l’analyse, et un porte-voix commode pour Wilbur. Les difficultés psychologiques de Shirley pendant son adolescence sont éprouvées par un grand nombre d’adolescents, qui ne tombent pas pour autant malades.

Causes sociologiques ? Certes, le climat socioculturel de l’Amérique du Nord avec la sécularisation des vieux thèmes du protestantisme puritain, le combat du bien et du mal par exemple, conjugués aux croyances religieuses adventistes de Shirley, son absence de prévention vis-à-vis de la psychanalyse, son attachement à Wilbur, le contexte de son pays et de sa grande ville, ont joué un rôle. Mais est-ce que cela explique sa maladie ? Beaucoup d’Américains ayant vécu dans un contexte analogue n’ont pas développé une personnalité multiple, et Shirley elle-même présentait au départ des symptômes hystériques. Si elle avait rencontré d’autres situations, d’autres médecins, elle aurait pu n’être qu’anxieuse, déprimée, neurasthénique, anorexique, boulimique…

Les causes invoquées ne résistent pas à l’examen. Contrairement à ce que suggère Schreiber,  nulle part il n’était écrit que Shirley devait tomber malade, que Wilbur et Shirley devaient se rencontrer, ni qu’elles devaient à elles deux devenir l’origine du phénomène social le plus bizarre du 20e siècle. Tout cela finalement semble s’être joué sur un « coup de dé ».

Ce coup de dé, semble être la rencontre fortuite entre Wilbur et Shirley, qui sera soumise à la thérapie de recouvrement de souvenirs. La maladie de Shirley apparaît bien comme « iatrogène », c’est-à-dire fabriquée par la nature de sa thérapie.

 


Notes :

[25] Mikkel Borch-Jacobsen Making Minds and Madness – From Histeria to Depression, éditeur  Cambridge University Press, mai 2009.

[26] Encyclopédie Larousse : « Hypnose : baisse du niveau de vigilance provoquée par suggestion et qui est marquée par une dépendance, laquelle peut être utilisée à des fins diverses : analgésie, psychothérapie, la technique provoquant cet état. »

[27] Borch-Jacobsen, p. 85.

[28] Ibid, pp. 88-89.