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Écrit par Brigitte Axelrad   
Mercredi, 25 Novembre 2009 20:27
Index de l'article
Faux souvenirs et personnalité multiple
Le phénomène de personnalité multiple
Le trouble de personnalité multiple
La fabrication de Sybil
Au-delà de Sybil et des souvenirs d'inceste
Les origines théoriques de la personnalité multiple
Le rôle des féministes
Conclusion
Références
Toutes les pages

Le trouble de personnalité multiple


 

Définition

Qu’est-ce que le trouble de personnalité multiple (TPM) ? C’est un éclatement du moi tellement intense que la personnalité apparaît comme cassée en morceaux à l’intérieur d’un même corps. La cause de ce morcellement vient, selon les théoriciens et thérapeutes de ce trouble, des abus sexuels répétés dans l’enfance, qui ont été oubliés ou plutôt refoulés pour s’en protéger et ressurgissent dans l’une ou l’autre des personnalités. Ces différents états régissent en alternance le comportement de l’individu. La multiplicité peut aller de deux personnalités à plusieurs dizaines, et parfois même centaines, appelées les « alters », comme dans le cas de Sheri Storm. La personnalité principale est la « personnalité hôte » ou « d’accueil ». Elle est le plus souvent introvertie et dépressive. Les alters  peuvent être d'âge, de caractère, de sexe, voire d'espèces différentes, tel le canard chez Nadean Cool. Ils sont souvent incarnés par le « protecteur » sociable et détaché, le « cultivé », calme et logique, le « créatif », artiste ou intellectuel doué, le « parent punitif », rigide et puritain, deux sortes d’enfants en bas âge, l’un vulnérable et traumatisé, l’autre colérique et capricieux, et très souvent le « révolté », aux comportements violents ou criminels. Le patient peut ainsi devenir, successivement, un enfant avec un comportement et une voix d’enfant, une femme alors qu’il est un homme… Certains alters peuvent être boulimiques, alors que d’autres sont anorexiques, ils peuvent ne pas tous parler la même langue, les uns ont besoin de lunettes et les autres, non, l’un est alcoolique, l’autre est toxicomane… Lorsque le patient fait le récit de sa vie au thérapeute, celui-ci remarque que la trame narrative n’est pas complète, qu’il a des « périodes de temps perdu », qu’il hésite sur la datation des événements, ou confond différents épisodes de sa vie. Le thérapeute peut émettre alors l’hypothèse que des alters ont pris peu à peu le contrôle de sa vie, et que la personnalité hôte n’en a pas été informée.

À la lecture des descriptions des cas de TPM, on est surpris par le côté répétitif de ces scénarios, leur ressemblance et, en fin de compte, le conformisme manifesté. En 1998, le nombre moyen de personnalités différentes chez un individu atteint de TPM est de seize. Ces états de personnalité apparaissent brusquement, et fonctionnent indépendamment les uns des autres.

 

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Louis Vivet, cas paradigmatique

La notion de « personnalité multiple » fut créée en 1888 pour décrire le cas de Louis Vivet, patient de Bourru et Burot, médecins. Cet homme souffrait d’un dédoublement de la personnalité, mais, après avoir été le sujet d’expériences visant à démontrer l’action à distance de nombreux métaux et médications et avoir été examiné par une vingtaine de médecins dont Charcot, il passa successivement au fil des rapports de deux à huit, puis à une vingtaine de personnalités différentes. En 1885, Louis Vivet fut photographié dans chacun de ses dix états de personnalité, ce qui, à l’époque de la naissance de la photographie, fut considéré comme absolument objectif. Ce cas permettait de vérifier l’hypothèse chère à Charcot, selon laquelle l’hypnose est un phénomène biologique, probablement de nature électromagnétique, ce que prouveraient les expériences d’aimants déplaçant des hémiplégies [17] hypnotiques, pratiquées et  « réussies » sur Vivet. On croyait que cela permettait de mieux comprendre l’hystérie, et de lui donner une légitimité pathologique, alors qu’elle était jusque-là appréhendée comme une simple simulation par la psychiatrie moraliste. Certains observateurs sceptiques, tels Delboeuf et Bernheim, sans pour autant nier l’existence d’un trouble psychiatrique grave chez Louis Vivet, traitèrent ce cas de personnalité multiple de « folie à deux », résultant de la collaboration entre le patient et ses médecins. Folie à plusieurs même, si on compte tous ceux qui prirent part aux expérimentations sur Vivet. Cet homme était certainement très malade, mais, « D’après moi, écrit Hacking, Vivet fut effectivement entraîné pour faire correspondre un état de personnalité et un symptôme somatique. »[18]

Louis Vivet apprit à répondre aux attentes de ses thérapeutes et fut chaque fois récompensé pour cela, échappant ainsi à la ferme de détention où il était interné pour ses vols, et devenant célèbre grâce à l’attention que lui portèrent des médecins fascinés par son étrangeté. Selon Hacking, Spanos, Mikkel Borch-Jacobsen qui étudièrent, après celui de Vivet, d’autres  cas de multiplicité, les troubles de personnalité multiple apparaissent comme le résultat d’une construction à deux ou à plusieurs, patient et thérapeutes. Les patients ne sont pas passifs, ils participent activement à la construction des pathologies dont ils souffrent, devinant les symptômes que les psychiatres élaborent à leur sujet, et interagissent avec elles, pour les adopter, les refuser ou les modifier.

 

Origines culturelles aux 19e et 20e siècles

L’attirance de l’imaginaire collectif pour l’idée de double personnalité a pratiquement toujours existé. Au 19e siècle, on trouve sous la plume de nombreux philosophes et scientifiques la critique de l’unité du moi, et l’affirmation que c’est le corps qui  fonde l’unité de l’homme, et non son esprit. Bien souvent, l’unité du moi a été considérée comme une fiction illusoire. Nietzsche, dans La volonté de puissance, dit que l’identité est une illusion, tout comme le concept de l’individu est faux,  nous sommes une multiplicité et notre unité est imaginaire, La dualité du moi a été exploitée par de nombreuses fictions littéraires, telles L'Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson (1886), Le Double de Dostoïevski, (1846), Confession du pécheur justifié de James Hogg, contemporain et ami de Stevenson, Don Juan et le double d'Otto Rank, (1914). Ces histoires ont enraciné l’idée de la dualité dans la conscience « occidentale ». Karl Gustav Jung, lui aussi, décrivit la personnalité humaine comme scindée en deux archétypes, la « persona » ou le masque social, et « l’ombre », partie sombre et diabolique, que chacun de nous porte au fond de lui. Freud, quant à lui, partagea la psyché humaine en trois instances historiquement et structurellement différentes, le ça, le moi et le surmoi, disant : « […] le moi n’est pas maître dans sa propre maison »[19].  Les concepts d’inconscient et de refoulement introduisirent un clivage dans le psychisme entre le conscient actuel et l’inconscient infantile. Le conscient ignore l’inconscient, qui abrite le trauma. Le freudisme suppose qu’en chacun de nous il y a un Autre, que seuls les psychanalystes ont le pouvoir de révéler. De ce fait, la cure psychanalytique produit des dissociations, et le silence de l’analyste les majore. On se souvient de la critique de Alain : « Le « freudisme », si fameux, est un art d’inventer en chaque homme un animal redoutable… » (Alain, 1941, Éléments de philosophie, L. II, ch. XVI)

 

La « multi-biographie » et Hollywood

Dans les années 50, aux États-Unis, un nouveau genre littéraire, la multi-biographie, a inspiré le mouvement moderne de la multiplicité. Il s’agissait de l’histoire de la longueur d’un livre d'une personnalité multiple, donnant souvent lieu à une adaptation au cinéma ou à la télévision.

C’est un livre, The Three Faces of Eve, (Les trois visages d’Ève), qui donna le ton. Ève était une patiente de deux psychiatres qui rapportèrent ce cas dans un journal académique en 1954, et publièrent leur livre en 1957. Il devint un best-seller, dont fut tiré un film. Mais le livre ainsi que les psychiatres qui s’occupaient de cette patiente furent vivement critiqués, dans la littérature consacrée à la psychiatrie. Ian Hacking explique ainsi cet échec : « Pour que le mouvement de la personnalité multiple puisse prendre son essor, il fallait une structure culturelle plus large au sein de laquelle on puisse l’expliquer et le situer. Les abus subis par les enfants fournissaient une telle structure. Or, Ève parut avant que les abus subis par les enfants ne soient devenus une obsession américaine. Écrit à une époque encore innocente, le livre n’a en rien fait avancer la compréhension de la multiplicité. »

Ève était loin de manifester le trouble de multiplicité tel qu’il apparut plus tard. Elle n’avait, selon ses médecins, que trois personnalités. Mais dans les années 1970, incarnant une nouvelle vision de la multiplicité dans un livre et au cours de conférences : « […] elle se découvrit plus de vingt personnalités et mit à jour (sic) l’histoire cachée des abus qu’elle avait subis. »[20]. En 1989, dans un dernier livre, A Mind of my Own, voulant ravir à sa rivale, Sybil, sa notoriété après l’engouement américain pour ce cas, elle révéla que ses premiers alters dataient de sa naissance, et de ce fait provenaient d’une vie antérieure, pendant laquelle elle avait été violée.

 

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Une autre multi-biographie, Sybil,  inaugurera en 1973 le mouvement multiple. « Sybil planta le décor. Un très gros livre d’un genre tout à fait différent fournit une magnifique toile de fond pour le renouveau de la personnalité multiple et de la dissociation. »[21]. Ce livre, qui retrace le traitement d’une jeune femme de 1954 à 1965, fut écrit par une journaliste spécialisée dans les publications psychiatriques et collaboratrice de Science Digest, Flora Rheta Schreiber. Elle décrivit le cas étrange d’une jeune femme, Sybil, qui avait développé seize personnalités pour faire face à un grave abus sexuel et à une grave maltraitance. Wilbur, psychiatre et psychanalyste, fidèle à la théorie de la séduction de Freud, traquait activement les traumas infantiles. La personnalité principale de Sybil n’avait pas le souvenir des abus sexuels dont elle avait été victime de la part de sa mère, mais ses quinze autres personnalités s’en souvenaient, et informèrent consciencieusement Wilbur.

Selon Wilbur, les alters avaient été formés pour faire face à l’horreur. Dissociés de la personnalité principale de Sybil, ils lui permettaient de ne pas haïr sa mère pour les épouvantables souffrances qu’elle lui avait infligées. Elle pouvait même l’aimer, tandis que ses alters la haïssaient. Contrairement aux autres cas de personnalités multiples identifiés par la suite, Sybil « se souvenait » avoir été abusée par sa mère, et non par son père. La mère était la figure diabolique dans le courant d’idées des années 1973. Le père le devint ensuite. Le sadisme de sa mère se manifestait pour Sybil en châtiments incessants par des lavements à l’eau froide, avec l’anus fermé pour empêcher toute expulsion, l’introduction d’objets pointus dans l’anus et le vagin, etc.… D’après Schreiber, Wilbur se rendit à la maison de Sybil et vit les instruments de torture, l’irrigateur, le crochet à bottines… objets domestiques banals, pour lesquels rien ne prouvait qu’ils avaient été utilisés à des fins sadiques. Le père ne contredit pas les accusations de Sybil contre sa mère. Sybil se souvenait aussi avoir été confrontée, comme l’homme aux loups de Freud, à la « scène primitive », l’acte sexuel entre ses parents. Les alters de Sybil, jeune femme intelligente et douée, étaient pour la plupart infantiles, masculins et féminins, ils se disputaient entre eux ou essayaient de s’entraider.

C’est donc au fil d’une thérapie de mémoire récupérée que Sybil retrouva les « souvenirs » des maltraitances dont elle avait été victime de la part de sa mère, depuis l’âge de six mois.

Avant la publication du livre Sybil en 1973, on avait rapporté cinquante cas de troubles de la personnalité multiple dans le monde. En 1994, on en comptait plus de 40 000.

En 1976, NBC tourna à Hollywood un très long film qui reproduisait très fidèlement le livre [22].  CBS annonça le remake de Sybil en 2006, à Halifax. Sa programmation fut retardée aux États-Unis jusqu’en 2008, peut-être en raison d’une action de la FMSF. Pamela Freyd, Executive Director, August Piper, Jr., auteur de  Hoax and Reality: The Bizarre World of Multiple Personality Disorder, et Robert W. Rieber, auteur de The Bifurcation of the Self, publièrent une information appelant CBS à ne pas diffuser le film d’une histoire qui avait déjà fait tant de mal [23].  En 2006, Robert Rieber, professeur à la Fordham University, montra que cette histoire, qu’il qualifia de hoax (canular), avait été fabriquée.

Le remake du film Sybil est depuis le début de l’année 2009 diffusé par la télévision aux États-Unis. À quand sa programmation en France ?

Actuellement [24], la télévision américaine diffuse la série United States of Tara, produite par Steven Spielberg, (Canal + la diffusera en France dès fin 2009). L’histoire repose sur les différentes personnalités de Tara, mère de famille, qui souffre de troubles de dissociation. Tour à tour, elle change de personnalité, et d’une adolescente délurée, elle passe brusquement à une motarde très masculine, ou encore à une maîtresse de maison autoritaire. Ainsi, ses proches doivent s’adapter à tous ses changements. Qui sait si cette série, comme bien d’autres séries américaines, ne poursuivra pas d’ici peu sa carrière sur nos écrans ?

Ces histoires renforcent sans cesse l’image d’une personnalité morcelée, et montrent que la fascination pour ce sujet n’est pas éteinte.  

 


Notes :

[17] Une hémiplégie est un défaut de commande volontaire d’une partie du corps en raison d’une atteinte cérébrale. Charcot, après avoir mis Vivet sous hypnose, montrait qu’il pouvait déplacer, au moyen d’aimants, une paralysie d’une partie du corps à l’autre. Ce que Vivet réussissait à merveille.

[18] Hacking, p. 283.

[19] Freud, 1932, Nouvelles conférences de psychanalyse.

[20] Hacking, p. 68.

[21] Ibid, p. 72.

[22] Deux cassettes de 187 minutes en furent tirées très rapidement, et rééditées par la Warner Home en  DVD, en juillet 2006. Elles sont actuellement en vente, de même que le livre en français, Sybil, l'histoire vraie et extraordinaire d'une femme habitée par seize personnalités différentes, (Albin Michel) sur Amazon.fr.

[23] Toutefois, selon la newsletter de la FMSF de l’été 2009, il fut diffusé dans six autres pays : Italie - 28 Mai 2007, Nouvelle Zélande - 15 Juin 2007, République Dominicaine - 4 Août 2007, Brésil- 20 Août 2007, Norvège - 3 Janvier 2008, Hongrie - 23 Février 2008.

[24] En 1992, dans une série télévisée As The World Turns, Terry Lester joua le rôle d’un architecte brillant qui, abusé dans son enfance, avait développé plusieurs personnalités, dont l’une tua sa sœur. Ce fut un immense succès. Mais l’acteur présenta par la suite ses excuses aux familles concernées. En octobre 2006, Newsweek annonçait un nouveau livre, Inside Karen’s Crowded Mind, (Crown, 1e édition Octobre 2007) dans lequel un psychiatre raconte son cas le plus extraordinaire, celui d’une femme avec dix-sept personnalités.