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Faux souvenirs et personnalité multiple Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte Axelrad   
Mercredi, 25 Novembre 2009 20:27
Index de l'article
Faux souvenirs et personnalité multiple
Le phénomène de personnalité multiple
Le trouble de personnalité multiple
La fabrication de Sybil
Au-delà de Sybil et des souvenirs d'inceste
Les origines théoriques de la personnalité multiple
Le rôle des féministes
Conclusion
Références
Toutes les pages

 

« Je est un autre. » Arthur Rimbaud , Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871

 


Introduction


 

En 2008, au début d’un article paru dans Cerveau & Psycho, « La mémoire violée » [1], on lisait : « Une sensation de malaise envahit Sheri Storm au moment où elle ouvre son journal ce matin de février. Son attention est attirée par ce titre : « Procès pour faute professionnelle : la plaignante explique comment son psychiatre a implanté en elle de faux souvenirs.» Elle ne peut s’empêcher de tressaillir. Elle partage de nombreux points communs avec cette femme. Tout d’abord, le même psychiatre. Puis en lisant l’article, elle découvre qu’il s’agit des mêmes souvenirs et du même diagnostic, celui du syndrome de la personnalité multiple.  Le psychisme de Sheri est  fragmenté en 200 personnalités différentes qui la tourmentent sans répit. Elle entrevoit la vérité : ces 200 personnalités ne sont qu’un produit de son imagination, créé par le thérapeute en qui elle avait toute confiance : Kenneth Olson ».

Sheri Storm est une jeune états-unienne qui, entrant en psychothérapie pour soigner insomnie et anxiété liées à son divorce et à sa nouvelle carrière, est internée en hôpital psychiatrique après avoir subi hypnose et administrations de psychotropes par son thérapeute. À l’hôpital, sa mémoire se peuple d’effrayants « souvenirs » et sa personnalité éclate en une myriade d’autres personnalités alternantes. C’est dans le Milwaukee Journal Sentinel, un matin de février 1997, que Sheri Storm lit l’histoire de Nadean Cool, qui  « découvrit » au cours d’une thérapie qu’elle avait été violée enfant, qu’elle avait participé à un culte satanique, mangé des bébés et assisté au meurtre de son meilleur ami. Elle possédait plus de cent vingt personnalités, adultes, enfants, êtres surnaturels et même celle d’un canard. Quand Nadean Cool comprit qu’il s’agissait de faux souvenirs induits [2] par son thérapeute, elle lui fit un procès et obtint 2,4 millions de dollars de dommages et intérêts. À son tour, Sheri Storm comprend que son trouble de la personnalité multiple est « iatrogène », c’est-à-dire produit par sa thérapie. Toutefois des années après la fin de sa thérapie, elle est toujours tourmentée par ses effets. En 1997, elle intente à son tour un procès à son thérapeute, mais, en 2007, elle attendait toujours que son cas soit jugé pour pouvoir véritablement tourner la page.

Les auteurs, Kelly Lambert et Scotto Lilienfeld [3], écrivent  en exergue à leur article : « Peut-on croire avoir été violée par son père, avoir pratiqué des rituels sataniques et mangé des bébés ? Oui, après avoir subi une thérapie par récupération de souvenirs. Chez certaines personnes, le thérapeute implante dans le cerveau de ses patients des faux souvenirs qui finissent par ressembler aux vrais. S’ensuivent de graves traumatismes. » Sheri Storm a publié son histoire [4], ainsi que les dessins réalisés sous suggestion pendant son internement, dont celui-ci fait  partie. Il représente ses personnalités multiples.

 

 

 

Dessin de Sheri Storm : « It is Finished ». «This illustrates my profound desire to finish the healing process by integrating all of my personalities. A beacon of sun sheds proverbial light on the (seemingly) infinite number of alters who were still in hiding and still withholding traumatic memories that my therapist claimed were necessary for my mental health recovery. »

« C’est fini » « Celui-ci illustre mon profond désir de terminer le processus de guérison en intégrant toutes mes personnalités. Un rayon de soleil répand sa lumière proverbiale sur ce qui semble être un nombre infini d’alters qui étaient jusque là cachés et qui retenaient encore les souvenirs traumatiques que mon thérapeute déclarait être nécessaires à la guérison de ma santé mentale. »

 


Notes :

[1] Cerveau et Psycho, n° 27,  juin 2008, traduction de l’article de Kelly Lambert et Scotto Lilienfeld paru dans Scientific Americain, Octobre 2007.

[2] Elizabeth Loftus (The Myth of repressed Memory,  1994) a montré qu’il était possible, par la suggestion thérapeutique, de créer dans l’esprit d’un patient à son insu des faux souvenirs d’évènements traumatiques.

[3] Kelly Lambert est professeur dans le Département de psychologie de l’Université Randolph-Macon, à Ashland, Etats-Unis et Scotto Lilienfeld, professeur de psychologie à l’Université Emory, à Atlanta.

[4] Le site Internet de Scientific American et lien direct vers l’histoire de Sheri Storm.

 


 

Le phénomène de personnalité multiple

 

 

 

Le phénomène aux États-Unis

En 1998, Ian Hacking [5] écrit que le trouble de la personnalité multiple, phénomène psychiatrique qui, depuis plus de trente ans, a occupé le devant de la scène aux États-Unis, a nourri des liens étroits avec le spiritisme et la réincarnation : «  On pensait que certains alters pouvaient être des esprits qui élisaient domicile dans une personnalité multiple, et que les médiums pouvaient être des personnalités multiples qui offraient l’hospitalité aux esprits » [6]. Or, les thérapies de la mémoire retrouvée furent les plus efficaces pourvoyeuses de la multiplicité. Les personnalités multiples, en majeure partie des femmes, prenant leur revanche sur les chasses aux sorcières d’antan, prétendirent retrouver des souvenirs de possession par des êtres diaboliques et par Satan lui-même.  Dans les années 1980 et suivantes, les pères incarnèrent ces démons.

Les cas de Sheri Storm et de Nadean Cool n’étant pas isolés aux États-Unis, une association s’est créée en 1992 à Philadelphie, pour aider les parents et les victimes de ces thérapies de la mémoire retrouvée, la False Memory Syndrome Foundation (FMSF), faisant pendant à l’International Society for the Study of Multiple Personality and Dissociation (ISSMP&D), mouvement de soutien aux personnalités multiples et dissociées, créé en 1990 par des psychiatres. La FMSF, dès sa fondation, fut composée de professionnels et de chercheurs, tels que Fred Frankel, Paul McHugh, Harold Merskey, Martin Orne, Elizabeth Loftus, Richard Ofshe, ou encore Martin Gardner, mathématicien, auteur de nombreux livres, spécialiste des mathématiques récréatives. Il est un des pères fondateurs du scepticisme scientifique aux Etats-Unis, connu entre autres par sa chronique sceptique à l’égard de la parapsychologie dans le Scientific American, ainsi que James Randi, membre fondateur du Committee for Skeptical Inquiry (Comité pour l'investigation sceptique) anciennement Committee for Scientific Investigation of Claims of the Paranormal (Comité pour l'investigation scientifique d'allégations au paranormal).

 

Le phénomène en France

En France, on ne parle pas de cas réels de personnalités multiples, mais des œuvres de fiction mettent en scène ce trouble, misant sur le sensationnel. C’est le cas du film français, Dédales, de René Manzor, sorti le 10 septembre 2003, avec Lambert Wilson dans le rôle du psychothérapeute, Sylvie Testud, dans celui de Claude, personnalité multiple auteur de vingt sept meurtres, et de Frédéric Diefenthal, psychiatre.

 

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Les premières paroles du film sont prononcées par le thérapeute de Claude : « L’individu n’est en fait que la somme des personnalités multiples qu’il abrite. Ce n’est qu’à nos inhibitions que nous devons cette impression d’unité que nous donnons. Ce que les autres appellent notre caractère n’est en fait que le bouclier qui protège ce que nous sommes vraiment, une enveloppe sociale destinée aux échanges. […] L’histoire de Claude est une histoire vraie. C’est un des cas les plus étranges de la psychiatrie moderne. » Cela pourrait n’être qu’un thriller ordinaire. Mais voilà, c’est un film français de 2003, qui exploite la fascination pour les personnalités multiples. À la fin du film, on a compris que si Claude est la personnalité principale, le thérapeute et le policier en charge de l’affaire sont ses personnalités secondaires ou ses « alters ». Un thriller, mais aussi une véritable histoire de fous.

En juillet 2009, une troupe de théâtre, La Compagnie Les Arrosés, a donné un spectacle intitulé Inego « sans ego ?», à l’Avant-Scène de Cognac, sur le thème de la multiplicité. Elle s’est inspirée de cas historiques, tels que ceux de Sally Beauchamp, patiente de Morton Prince, psychiatre qui, avec William James, introduisit aux États-Unis les idées de Pierre Janet sur la dissociation, et de Billy Milligan, dont Daniel Keyes retraça la vie…, avec comme argument : « Nous sommes quatre, mais en vérité je suis unique ! Qui sommes-nous ? Je suis seul, mais en réalité, nous sommes quatre ! Qui suis-je ? »

De nombreuses biographies américaines de personnalités multiples ont été traduites en français, et se vendent sur des sites comme Amazon.fr, telles que Joan, l’autobiographie d’une personnalité multiple [7] La proie des âmes [8], Les Mille et une vies de Billy Milligan [9], dont les droits ont été achetés par la Warner pour le film The Crowded room.

 

Les premiers cas

C’est en France, à la fin du 19e siècle, que les premiers cas de dissociation de la personnalité ont été décrits, à l'époque de Janet et de Charcot, au moment où naissaient les sciences de la mémoire, avant de disparaître du devant de la scène. Mais, à cette époque, les personnalités observées étaient seulement doubles. C’est à partir des années 1960, aux États-Unis, qu’elles devinrent multiples, très souvent après leur prise en charge par des psychiatres. Au début, la plupart des patients consultant un thérapeute pour cause de dépression, ou d’anxiété, ne présentaient pas de troubles dissociatifs. Toutefois, écrit Ian Hacking, en 1980, en raison de la médiatisation apportée à ces cas, certaines personnes annonçaient le nombre de leurs personnalités en entrant dans le cabinet du thérapeute, alors que beaucoup de praticiens ne savaient pas encore poser ce diagnostic. Peu à peu, on assista à une explosion du nombre de  cas et, dans les années 1990, un patient pouvait prétendre abriter plusieurs dizaines de personnalités alternantes. Selon les psychiatres qui rapportent ces cas, les personnalités multiples  seraient des « survivants », c’est-à-dire des adultes ayant été victimes d'abus sexuels précoces répétés. L’ISSMP&P, reflet de cette évolution, s’est lui-même développé rapidement : « […] on peut dire que le mouvement a germé dans les années 60, a émergé dans les années 70, est venu à maturité dans les années 80, et s’adapte aux nouvelles conditions d’environnement dans les années 90.» En ce qui concerne la composition de ce mouvement, Hacking, qui en fit partie au début, écrit qu’il est constitué à égalité de patients et de thérapeutes, qui « disent qu’eux-mêmes ont souffert de troubles dissociatifs, et ajoutent qu’ils ont retrouvé au cours de leur première thérapie les souvenirs des abus qu’ils avaient subis dans leur enfance »[10]. La « personnalité multiple » est devenue un diagnostic officiel de l’American Psychiatric Association en 1980, puis le DSM-IV, (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, utilisé en Amérique du Nord et également en Europe), l’a désignée en 1994 sous le vocable de « trouble dissociatif de l’identité », sans changer les symptômes, au prix d’une rude querelle entre les tenants de la personnalité multiple et les sceptiques, qui voulaient rompre avec le folklore des descriptions.

Divers auteurs, tels que Spiegel (1997), Spanos (1998), Hacking (1998), Rieber (1999), Borch-Jacobsen (2009)…, se sont demandé si la soudaine et terrible inflation du nombre de cas de  personnalités multiples, à partir de 1970, n’était pas la conséquence de pratiques de plus en plus répandues, les abus sexuels sur les enfants. Mais allant plus loin, ils se sont demandé si ces pratiques d’abus sexuels sur les enfants étaient réellement aussi répandues ou si ce phénomène n’était pas plutôt le fait d’une obsession américaine, tendant à voir, à partir de 1960, des violences sexuelles sur les enfants, là où on voyait avant des violences physiques, comme le  syndrome de l’enfant battu ou secoué.


Et demain ?

 

C’est pourquoi, il parait légitime de se demander si ce phénomène de personnalité multiple  peut éclore, et se répandre, en France au 21e siècle, opérant en fin de compte un retour sur sa terre d’origine. On croit la France cartésienne à l’abri de ce trouble, mais on la croyait aussi à l’abri du «syndrome des faux souvenirs ». C’était ce que pensait Edward Behr : « Ce phénomène, jusqu’ici surtout américain, est-il envisageable en France ? Même parmi ceux qui croient que tout fait social américain (qu’il s’agisse de mode, de fast food ou d’autres traits de style de vie) finit par traverser l’Atlantique et s’implanter en Europe, parfois avec quelques années de retard, on peut quand même avoir un certain scepticisme. » [11] Scepticisme, pour quelles raisons ? Parce que le contexte historique et l’imaginaire social ne sont pas les mêmes en France et aux États-Unis ? Pourtant, si le phénomène de la mémoire retrouvée en thérapie a débuté chez nous dès les années 1995, et se trouve actuellement en pleine expansion, pourquoi échapperions-nous au trouble de la personnalité multiple, dont la cause prétendue sont les abus sexuels dans l’enfance dont il faudrait « retrouver les souvenirs » en thérapie ? Qu’aux États-Unis les souvenirs retrouvés d’inceste aient dérivé en souvenirs d’enlèvements et de viols par des extra-terrestres, lors de vies antérieures et d’abus rituels sataniques, et de ce fait aient perdu en partie leur crédibilité, n’est pas non plus une garantie absolue qu’ils ne s’implantent pas en France. Ils n’ont pas d’ailleurs disparu aux États-Unis [12]. Au fond, qui nous dit même que ce trouble de la personnalité multiple ou de désordre de l’identité personnelle n’existe pas en France ? Son manque de visibilité dans notre pays serait-il dû simplement au fait qu’il n’est pas encore vraiment médiatisé, ni théâtralisé comme il l’a été aux États-Unis ? Harrison Pope Jr. dit soupçonner que les deux plus grands facteurs, qui ont aidé l’imagination à donner de la consistance aux «souvenirs refoulés» au 20e siècle, sont la psychanalyse et Hollywood. Il écrit : « Le film est un médium parfait pour propager l’idée des souvenirs refoulés. »

 

Richard Ofshe, dans son livre Making Monsters, constatait en 1994 que les partisans américains de la mémoire retrouvée élargissaient de plus en plus leurs frontières, pour donner toujours plus de crédibilité à leurs affirmations : « Récemment les thérapeutes audacieux de la mémoire retrouvée ont commencé à donner des conférences et à vendre leurs livres et leur littérature à travers l’Europe. » (p.3) Hacking remarque, lui aussi, que ce sont les partisans américains du mouvement de la personnalité multiple, qui ont commencé à le propager en Europe, aux Pays-Bas : « Le seul pays européen où la personnalité multiple prospère sont les Pays-Bas, et encore cette floraison, disent les sceptiques, est largement entretenue par les nombreuses visites qu’effectuent dans ce pays des membres dirigeants du mouvement américain. »[13].

En 1998, Hacking avait écrit, parlant de la personnalité multiple : « Cette maladie qui semblait inexistante il y a vingt-cinq ans, connaît aujourd’hui un développement sans cesse croissant dans toute l’Amérique du Nord, fait partie intégrante des critères diagnostiques officiels pour désigner ce qui vient d’être rebaptisé « trouble dissociatif de l’identité ». La dissociation en fragments de personnalité aurait pour origine, d’après les théories actuelles, les abus subis lors de l’enfance et longtemps oubliés. »[14] Hacking voit dans le trouble de personnalité multiple une maladie psychique éphémère, qui appartient à une époque, et à une société, et disparaîtra avec elles, comme a disparu l’hystérie de Charcot après sa mort.

McHugh[15] partage ce point de vue. Le phénomène de personnalité multiple disparaîtra, si l’on change de regard et de méthode.

De même, Nicholas Spanos, en 1998 : « Actuellement, le TPM semble être un syndrome culturel. L’explosion du nombre de cas depuis 1970 paraît être restée confinée à l’Amérique du Nord. Le diagnostic de TPM est très rarement fait en France moderne, en dépit de sa prééminence au tournant de ce siècle en tant que centre d’étude du TPM. Le TPM est également rarissime en Grande-Bretagne, en Russie et en Inde et un sondage récent au Japon n’est pas parvenu à en trouver ne fût-ce qu’un seul cas. »[16]

Les choses en resteront-elles toujours là ?

 


Notes :

[5] L’âme réécrite, Étude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, 1998. Ian Hacking, né à Vancouver en 1936, est un philosophe canadien spécialiste de la philosophie des sciences. Nommé professeur à l’Université de Toronto en 1982, il a occupé la chaire de philosophie et d’histoire des concepts scientifiques au Collège de France de 2000 à 2005. L’idée maîtresse de Hacking est que le trouble de personnalité multiple est le résultat de l’interaction entre certaines personnes et la manière dont ces troubles sont classifiés dans un contexte social et culturel donné. Voir l’interview que lui a consacrée Sciences Humaines en mars 2003.

[6] Ibid, p. 79.

[7] Joan, de Frances Casey et Lynn Wilson, 1992, Presses de la Cité.

 

[8] La proie des âmes, de Matt Ruff , 2006, collection Points avec en note de l’éditeur : «thriller psychologique, jeu de rôles redoutable, voici un roman à suspense qui opèrera sur le lecteur une étrange fascination...»

 

[9] Les Mille et une vies de Billy Milligan de Daniel Keyes , 2009, première publication française en septembre 2007, Calmann-Lévy, traduction de The Minds of Billy Milligan, édité à New York, Random House, 1981.

[10] Hacking, p. 66.

[11] Edward Behr, 1995, Une Amérique qui fait peur, p.147.

[12] Voir le témoignage de Sheri Storm à la fin de cet article.

[13] Hacking, p. 27.

[14] Hacking, p. 12.

[15] Paul R. McHugh, professeur de psychiatrie à la Johns Hopkins University et auteur de plusieurs livres dans ce domaine. En 2008,  il a reçu le Sarnat Award de l’ Institut de Médecine de la John Hopkins University pour son travail sur la santé mentale.

[16] Nicholas P. Spanos, Faux souvenirs et désordres de la personnalité multiple, 1998, De Boeck University, p. 266.



Le trouble de personnalité multiple


 

Définition

Qu’est-ce que le trouble de personnalité multiple (TPM) ? C’est un éclatement du moi tellement intense que la personnalité apparaît comme cassée en morceaux à l’intérieur d’un même corps. La cause de ce morcellement vient, selon les théoriciens et thérapeutes de ce trouble, des abus sexuels répétés dans l’enfance, qui ont été oubliés ou plutôt refoulés pour s’en protéger et ressurgissent dans l’une ou l’autre des personnalités. Ces différents états régissent en alternance le comportement de l’individu. La multiplicité peut aller de deux personnalités à plusieurs dizaines, et parfois même centaines, appelées les « alters », comme dans le cas de Sheri Storm. La personnalité principale est la « personnalité hôte » ou « d’accueil ». Elle est le plus souvent introvertie et dépressive. Les alters  peuvent être d'âge, de caractère, de sexe, voire d'espèces différentes, tel le canard chez Nadean Cool. Ils sont souvent incarnés par le « protecteur » sociable et détaché, le « cultivé », calme et logique, le « créatif », artiste ou intellectuel doué, le « parent punitif », rigide et puritain, deux sortes d’enfants en bas âge, l’un vulnérable et traumatisé, l’autre colérique et capricieux, et très souvent le « révolté », aux comportements violents ou criminels. Le patient peut ainsi devenir, successivement, un enfant avec un comportement et une voix d’enfant, une femme alors qu’il est un homme… Certains alters peuvent être boulimiques, alors que d’autres sont anorexiques, ils peuvent ne pas tous parler la même langue, les uns ont besoin de lunettes et les autres, non, l’un est alcoolique, l’autre est toxicomane… Lorsque le patient fait le récit de sa vie au thérapeute, celui-ci remarque que la trame narrative n’est pas complète, qu’il a des « périodes de temps perdu », qu’il hésite sur la datation des événements, ou confond différents épisodes de sa vie. Le thérapeute peut émettre alors l’hypothèse que des alters ont pris peu à peu le contrôle de sa vie, et que la personnalité hôte n’en a pas été informée.

À la lecture des descriptions des cas de TPM, on est surpris par le côté répétitif de ces scénarios, leur ressemblance et, en fin de compte, le conformisme manifesté. En 1998, le nombre moyen de personnalités différentes chez un individu atteint de TPM est de seize. Ces états de personnalité apparaissent brusquement, et fonctionnent indépendamment les uns des autres.

 

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Louis Vivet, cas paradigmatique

La notion de « personnalité multiple » fut créée en 1888 pour décrire le cas de Louis Vivet, patient de Bourru et Burot, médecins. Cet homme souffrait d’un dédoublement de la personnalité, mais, après avoir été le sujet d’expériences visant à démontrer l’action à distance de nombreux métaux et médications et avoir été examiné par une vingtaine de médecins dont Charcot, il passa successivement au fil des rapports de deux à huit, puis à une vingtaine de personnalités différentes. En 1885, Louis Vivet fut photographié dans chacun de ses dix états de personnalité, ce qui, à l’époque de la naissance de la photographie, fut considéré comme absolument objectif. Ce cas permettait de vérifier l’hypothèse chère à Charcot, selon laquelle l’hypnose est un phénomène biologique, probablement de nature électromagnétique, ce que prouveraient les expériences d’aimants déplaçant des hémiplégies [17] hypnotiques, pratiquées et  « réussies » sur Vivet. On croyait que cela permettait de mieux comprendre l’hystérie, et de lui donner une légitimité pathologique, alors qu’elle était jusque-là appréhendée comme une simple simulation par la psychiatrie moraliste. Certains observateurs sceptiques, tels Delboeuf et Bernheim, sans pour autant nier l’existence d’un trouble psychiatrique grave chez Louis Vivet, traitèrent ce cas de personnalité multiple de « folie à deux », résultant de la collaboration entre le patient et ses médecins. Folie à plusieurs même, si on compte tous ceux qui prirent part aux expérimentations sur Vivet. Cet homme était certainement très malade, mais, « D’après moi, écrit Hacking, Vivet fut effectivement entraîné pour faire correspondre un état de personnalité et un symptôme somatique. »[18]

Louis Vivet apprit à répondre aux attentes de ses thérapeutes et fut chaque fois récompensé pour cela, échappant ainsi à la ferme de détention où il était interné pour ses vols, et devenant célèbre grâce à l’attention que lui portèrent des médecins fascinés par son étrangeté. Selon Hacking, Spanos, Mikkel Borch-Jacobsen qui étudièrent, après celui de Vivet, d’autres  cas de multiplicité, les troubles de personnalité multiple apparaissent comme le résultat d’une construction à deux ou à plusieurs, patient et thérapeutes. Les patients ne sont pas passifs, ils participent activement à la construction des pathologies dont ils souffrent, devinant les symptômes que les psychiatres élaborent à leur sujet, et interagissent avec elles, pour les adopter, les refuser ou les modifier.

 

Origines culturelles aux 19e et 20e siècles

L’attirance de l’imaginaire collectif pour l’idée de double personnalité a pratiquement toujours existé. Au 19e siècle, on trouve sous la plume de nombreux philosophes et scientifiques la critique de l’unité du moi, et l’affirmation que c’est le corps qui  fonde l’unité de l’homme, et non son esprit. Bien souvent, l’unité du moi a été considérée comme une fiction illusoire. Nietzsche, dans La volonté de puissance, dit que l’identité est une illusion, tout comme le concept de l’individu est faux,  nous sommes une multiplicité et notre unité est imaginaire, La dualité du moi a été exploitée par de nombreuses fictions littéraires, telles L'Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson (1886), Le Double de Dostoïevski, (1846), Confession du pécheur justifié de James Hogg, contemporain et ami de Stevenson, Don Juan et le double d'Otto Rank, (1914). Ces histoires ont enraciné l’idée de la dualité dans la conscience « occidentale ». Karl Gustav Jung, lui aussi, décrivit la personnalité humaine comme scindée en deux archétypes, la « persona » ou le masque social, et « l’ombre », partie sombre et diabolique, que chacun de nous porte au fond de lui. Freud, quant à lui, partagea la psyché humaine en trois instances historiquement et structurellement différentes, le ça, le moi et le surmoi, disant : « […] le moi n’est pas maître dans sa propre maison »[19].  Les concepts d’inconscient et de refoulement introduisirent un clivage dans le psychisme entre le conscient actuel et l’inconscient infantile. Le conscient ignore l’inconscient, qui abrite le trauma. Le freudisme suppose qu’en chacun de nous il y a un Autre, que seuls les psychanalystes ont le pouvoir de révéler. De ce fait, la cure psychanalytique produit des dissociations, et le silence de l’analyste les majore. On se souvient de la critique de Alain : « Le « freudisme », si fameux, est un art d’inventer en chaque homme un animal redoutable… » (Alain, 1941, Éléments de philosophie, L. II, ch. XVI)

 

La « multi-biographie » et Hollywood

Dans les années 50, aux États-Unis, un nouveau genre littéraire, la multi-biographie, a inspiré le mouvement moderne de la multiplicité. Il s’agissait de l’histoire de la longueur d’un livre d'une personnalité multiple, donnant souvent lieu à une adaptation au cinéma ou à la télévision.

C’est un livre, The Three Faces of Eve, (Les trois visages d’Ève), qui donna le ton. Ève était une patiente de deux psychiatres qui rapportèrent ce cas dans un journal académique en 1954, et publièrent leur livre en 1957. Il devint un best-seller, dont fut tiré un film. Mais le livre ainsi que les psychiatres qui s’occupaient de cette patiente furent vivement critiqués, dans la littérature consacrée à la psychiatrie. Ian Hacking explique ainsi cet échec : « Pour que le mouvement de la personnalité multiple puisse prendre son essor, il fallait une structure culturelle plus large au sein de laquelle on puisse l’expliquer et le situer. Les abus subis par les enfants fournissaient une telle structure. Or, Ève parut avant que les abus subis par les enfants ne soient devenus une obsession américaine. Écrit à une époque encore innocente, le livre n’a en rien fait avancer la compréhension de la multiplicité. »

Ève était loin de manifester le trouble de multiplicité tel qu’il apparut plus tard. Elle n’avait, selon ses médecins, que trois personnalités. Mais dans les années 1970, incarnant une nouvelle vision de la multiplicité dans un livre et au cours de conférences : « […] elle se découvrit plus de vingt personnalités et mit à jour (sic) l’histoire cachée des abus qu’elle avait subis. »[20]. En 1989, dans un dernier livre, A Mind of my Own, voulant ravir à sa rivale, Sybil, sa notoriété après l’engouement américain pour ce cas, elle révéla que ses premiers alters dataient de sa naissance, et de ce fait provenaient d’une vie antérieure, pendant laquelle elle avait été violée.

 

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Une autre multi-biographie, Sybil,  inaugurera en 1973 le mouvement multiple. « Sybil planta le décor. Un très gros livre d’un genre tout à fait différent fournit une magnifique toile de fond pour le renouveau de la personnalité multiple et de la dissociation. »[21]. Ce livre, qui retrace le traitement d’une jeune femme de 1954 à 1965, fut écrit par une journaliste spécialisée dans les publications psychiatriques et collaboratrice de Science Digest, Flora Rheta Schreiber. Elle décrivit le cas étrange d’une jeune femme, Sybil, qui avait développé seize personnalités pour faire face à un grave abus sexuel et à une grave maltraitance. Wilbur, psychiatre et psychanalyste, fidèle à la théorie de la séduction de Freud, traquait activement les traumas infantiles. La personnalité principale de Sybil n’avait pas le souvenir des abus sexuels dont elle avait été victime de la part de sa mère, mais ses quinze autres personnalités s’en souvenaient, et informèrent consciencieusement Wilbur.

Selon Wilbur, les alters avaient été formés pour faire face à l’horreur. Dissociés de la personnalité principale de Sybil, ils lui permettaient de ne pas haïr sa mère pour les épouvantables souffrances qu’elle lui avait infligées. Elle pouvait même l’aimer, tandis que ses alters la haïssaient. Contrairement aux autres cas de personnalités multiples identifiés par la suite, Sybil « se souvenait » avoir été abusée par sa mère, et non par son père. La mère était la figure diabolique dans le courant d’idées des années 1973. Le père le devint ensuite. Le sadisme de sa mère se manifestait pour Sybil en châtiments incessants par des lavements à l’eau froide, avec l’anus fermé pour empêcher toute expulsion, l’introduction d’objets pointus dans l’anus et le vagin, etc.… D’après Schreiber, Wilbur se rendit à la maison de Sybil et vit les instruments de torture, l’irrigateur, le crochet à bottines… objets domestiques banals, pour lesquels rien ne prouvait qu’ils avaient été utilisés à des fins sadiques. Le père ne contredit pas les accusations de Sybil contre sa mère. Sybil se souvenait aussi avoir été confrontée, comme l’homme aux loups de Freud, à la « scène primitive », l’acte sexuel entre ses parents. Les alters de Sybil, jeune femme intelligente et douée, étaient pour la plupart infantiles, masculins et féminins, ils se disputaient entre eux ou essayaient de s’entraider.

C’est donc au fil d’une thérapie de mémoire récupérée que Sybil retrouva les « souvenirs » des maltraitances dont elle avait été victime de la part de sa mère, depuis l’âge de six mois.

Avant la publication du livre Sybil en 1973, on avait rapporté cinquante cas de troubles de la personnalité multiple dans le monde. En 1994, on en comptait plus de 40 000.

En 1976, NBC tourna à Hollywood un très long film qui reproduisait très fidèlement le livre [22].  CBS annonça le remake de Sybil en 2006, à Halifax. Sa programmation fut retardée aux États-Unis jusqu’en 2008, peut-être en raison d’une action de la FMSF. Pamela Freyd, Executive Director, August Piper, Jr., auteur de  Hoax and Reality: The Bizarre World of Multiple Personality Disorder, et Robert W. Rieber, auteur de The Bifurcation of the Self, publièrent une information appelant CBS à ne pas diffuser le film d’une histoire qui avait déjà fait tant de mal [23].  En 2006, Robert Rieber, professeur à la Fordham University, montra que cette histoire, qu’il qualifia de hoax (canular), avait été fabriquée.

Le remake du film Sybil est depuis le début de l’année 2009 diffusé par la télévision aux États-Unis. À quand sa programmation en France ?

Actuellement [24], la télévision américaine diffuse la série United States of Tara, produite par Steven Spielberg, (Canal + la diffusera en France dès fin 2009). L’histoire repose sur les différentes personnalités de Tara, mère de famille, qui souffre de troubles de dissociation. Tour à tour, elle change de personnalité, et d’une adolescente délurée, elle passe brusquement à une motarde très masculine, ou encore à une maîtresse de maison autoritaire. Ainsi, ses proches doivent s’adapter à tous ses changements. Qui sait si cette série, comme bien d’autres séries américaines, ne poursuivra pas d’ici peu sa carrière sur nos écrans ?

Ces histoires renforcent sans cesse l’image d’une personnalité morcelée, et montrent que la fascination pour ce sujet n’est pas éteinte.  

 


Notes :

[17] Une hémiplégie est un défaut de commande volontaire d’une partie du corps en raison d’une atteinte cérébrale. Charcot, après avoir mis Vivet sous hypnose, montrait qu’il pouvait déplacer, au moyen d’aimants, une paralysie d’une partie du corps à l’autre. Ce que Vivet réussissait à merveille.

[18] Hacking, p. 283.

[19] Freud, 1932, Nouvelles conférences de psychanalyse.

[20] Hacking, p. 68.

[21] Ibid, p. 72.

[22] Deux cassettes de 187 minutes en furent tirées très rapidement, et rééditées par la Warner Home en  DVD, en juillet 2006. Elles sont actuellement en vente, de même que le livre en français, Sybil, l'histoire vraie et extraordinaire d'une femme habitée par seize personnalités différentes, (Albin Michel) sur Amazon.fr.

[23] Toutefois, selon la newsletter de la FMSF de l’été 2009, il fut diffusé dans six autres pays : Italie - 28 Mai 2007, Nouvelle Zélande - 15 Juin 2007, République Dominicaine - 4 Août 2007, Brésil- 20 Août 2007, Norvège - 3 Janvier 2008, Hongrie - 23 Février 2008.

[24] En 1992, dans une série télévisée As The World Turns, Terry Lester joua le rôle d’un architecte brillant qui, abusé dans son enfance, avait développé plusieurs personnalités, dont l’une tua sa sœur. Ce fut un immense succès. Mais l’acteur présenta par la suite ses excuses aux familles concernées. En octobre 2006, Newsweek annonçait un nouveau livre, Inside Karen’s Crowded Mind, (Crown, 1e édition Octobre 2007) dans lequel un psychiatre raconte son cas le plus extraordinaire, celui d’une femme avec dix-sept personnalités.



La fabrication de Sybil


 

Les péripéties de la recherche de la vérité

« Une boite noire nommée Sybil », c’est ainsi que Mikkel Borch-Jacobsen qualifie le cas psychiatrique de Sybil. Le long exposé sur « le cas Sybil », dont l’auteur a percé l’anonymat avec Peter Swales, et sur sa fabrication comme cas princeps de la personnalité multiple aux États-Unis, est tout à fait fascinant. Déjà Borch-Jacobsen dans Folies à plusieurs. De l’hystérie à la dépression (2002), avait posé la question de savoir  à quelle condition ces « maladies » se propagent, et ce qui les fait exister. Dans son récent livre paru en mai 2009 [25], Borch-Jacobsen reprend toute l’histoire de Sybil et montre qu’elle a été construite de bout en bout par la psychiatre-psychanalyste, Cornelia Wilbur, et par Flora Rheta Schreiber, journaliste et auteur du livre. Si Anna O, la patiente de Breuer et Freud, était, selon le titre de l’ouvrage que Borch-Jacobsen lui a consacré, une « mystification centenaire », Sybil de Wilbur a été une autre mystification, pendant quarante ans.

Sybil était un pseudonyme destiné à protéger l’anonymat de la patiente, mais aussi le récit qu’en a fait Wilbur par le canal de Flora Schreiber. Schreiber prétendit que l’anonymat était de plus le choix de Sybil elle-même. Schreiber et Wilbur moururent respectivement en 1988 et 1992, et laissèrent toutes les deux des instructions pour empêcher toute indiscrétion. Wilbur stipula que tout ce qui se rapportait au cas de Sybil ne devrait pas être divulgué avant sept années après la mort de Sybil. Comme personne ne savait qui elle était, cela pouvait durer indéfiniment. En 1995, le psychiatre Herbert Spiegel, qui avait vu Sybil en thérapie au début des années 60 pendant les absences de Wilbur, accepta de partager ses souvenirs avec Borch-Jacobsen. Selon Spiegel, Sybil était une hystérique hautement suggestible, et ses personnalités, loin d’être spontanées, étaient le produit du traitement hypnotique. Wilbur et Schreiber refusèrent d’écouter Spiegel car, dirent-elles, si on ne parle pas de personnalité multiple, l’histoire ne se vendra pas. Pour des raisons éthiques, Spiegel refusa de dévoiler l’identité de Sybil. Lisant l’interview de Spiegel dans le New York Review of Books, le psychologue Rubert Rieber, ex-collègue de Schreiber, se souvint soudain que celle-ci lui avait donné, en 1972, des cassettes comportant l’enregistrement de séances d’analyse d’une patiente de Wilbur, nommée Sybil. Il les avait mises en vrac dans un tiroir, en avait utilisé quelques-unes pour faire d’autres enregistrements. Il n’en retrouva que deux intactes, sur lesquelles était enregistrée une conversation entre Wilbur et Sybil. Il fit une communication lors du congrès annuel de l’American Psychological Association, en août 1998, affirmant que Wilbur avait créé par la suggestion les personnalités de Sybil, et que ni Wilbur, ni Schreiber ne l’ignoraient. Il y eut alors un immense remue-ménage. En automne 1998, Peter Swales et Mikkel Borch-Jacobsen parvinrent, à partir d’indices tirés de la partie non confidentielle des archives de Schreiber, à retrouver la véritable identité de Sybil, qui venait de mourir quelques mois auparavant. Dès lors, il leur fut facile de recueillir le témoignage des proches, des amis, des voisins, ainsi que tous ses documents  personnels, tels que correspondance, écrits, peintures, dessins, photographies. Enfin, le John Jay College of Criminal Justice accepta d’ouvrir les archives au public : « The black box named Sybil could finally be opened. » (« La boîte noire nommée Sybil pouvait enfin être ouverte. »)

 

La vérité sur Sybil

La vérité sur Sybil est que, dans le livre, tout est faux.

 

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Sybil s’appelait Shirley Ardell Mason, née le 25 janvier 1923, dans une petite ville du Minnesota. Rien de ce qui avait été écrit au sujet de la famille de Shirley, des terrifiantes maltraitances commises par sa mère, ne fut corroboré par tous ceux qui les avaient connus, elle et sa famille. Tout était faux. La mère de Shirley ne l’empêcha pas de jouer avec d’autres enfants. Elle ne fut pas mal nourrie. Sa mère n’était pas schizophrène. Personne à Dodge Center n’avait jamais noté de changement de personnalité. Elle était une enfant normale. Même l’épisode de la mort accidentelle de son camarade de jeu était fictif. L’hospitalisation pour malnutrition de Shirley, quand elle avait eu sa soi-disant première expérience de dissociation, était due à une angine.

En réalité, d’après son entourage, les problèmes psychologiques de Shirley semblaient avoir commencé à la fin du lycée, et s’être aggravés par la suite. En 1945, à 20 ans, elle consulta pour la première fois Cornelia Wilbur, et leur relation dura jusqu’à la fin de leur vie. La période où, dans sa correspondance, Shirley dit se sentir tout à fait bien se situe lorsqu’après que Wilbur eut déménagé, elle la perdit de vue. Malheureusement elle la retrouva accidentellement à l’Université Colombia, à New York, où Wilbur enseignait. Ceci d’ailleurs contredit ce que Schreiber écrivit, à savoir qu’elle était venue à New York « pour » revoir Wilbur. Wilbur pratiquait la psychanalyse, étudiait l’effet de certains médicaments et drogues sur certaines formes de maladie mentale. Elle prit Shirley sous son aile.

 

L’influence des drogues sur les troubles de Shirley

Cornelia Wilbur la soigna par l’hypnose [26]  et les injections de penthotal ou « sérum de vérité », barbiturique qui produit un état stuporeux pendant lequel les résistances et les barrières de l’amnésie sont supposées tomber. Celui-ci doit être utilisé avec prudence. Or, à cause de l’addiction qu’il avait entraînée et parce qu’elle ne savait pas comment la sevrer, Wilbur l’administra à Shirley pendant quatre ans. Elle mélangea les drogues à des doses phénoménales, faisant des expériences sur les dosages et les combinaisons de différents médicaments.  Dans son journal, Shirley écrivit que Wilbur utilisait en même temps les électrochocs à domicile et d’autres sédatifs et psychotropes. Elle lui donnait une nouvelle drogue chaque fois qu’une nouvelle personnalité surgissait, et l’additionnait aux autres. D’après Wilbur, et selon Shirley, chaque personnalité voulait surpasser les autres et en réclamait toujours plus. L’état de Shirley se détériora pendant toute cette période, et,  peu à peu, surgirent tous les « souvenirs » concernant les maltraitances terrifiantes de sa mère et les épisodes malheureux de son enfance. Cependant Shirley écrivit qu’elle aimait l’hypnose, ainsi que l’attention qu’elle recevait grâce à ses troubles…

Ce fut donc au cours de ce long trip sous médication que les personnalités multiples de Shirley apparurent. Les suggestions sous hypnose et les drogues furent certainement à l’origine des troubles de Shirley. Mikkel Borch-Jacobsen, rompant avec toutes les hypothèses émises sur le trouble de Sybil, écrit : «  […] le MPD (Multiple Personnality Desorder), est en réalité l’enfant incestueux de la psychanalyse et des drogues. » [27] Il fait le lien entre Sybil, Anna O. et Dora, les trois héroïnes anonymes de la psychothérapie des profondeurs, trois sœurs qui furent chacune « une femme sous influence. »

 

Les aveux de Shirley et leur rejet par Wilbur

Borch-Jacobsen note : « Par deux fois, Shirley avait voulu revenir sur ce qu’elle avait raconté. La première fois, en mai 1958, dans une lettre à son analyste, elle admit avoir contrefait ses différentes personnalités : « Je n’ai pas du tout de personnalités multiples… Je n’ai même pas un « double » pour m’aider à m’en sortir… Je suis toutes ensemble… J’ai menti fondamentalement en prétendant les avoir, je le sais. »

Elle affirma aussi que les abus qu’elle avait attribués à sa mère étaient des créations de son imagination : « Les choses que je vous ai dites à son sujet (les pires) n’étaient pas vraies… Je ne les ai pas exactement « inventées » à l’avance ou planifiées pour les dire… elles sont juste sorties de quelque part et une fois que j’ai commencé et que j’ai découvert qu’elles vous intéressaient, j’ai continué… sous l’effet du penthotal je suis plus inventive qu’autrement, c’est pourquoi j’en ai dit plus … cela faisait une bonne histoire et cela expliquait beaucoup des faux symptômes que je manifestais. »[28]

Wilbur, en pure freudienne, traita cette confession de manœuvre de défense pour se protéger contre la haine inconsciente de Shirley pour sa mère, et Shirley laissant tomber cette piste narrative attribua rapidement sa lettre de rétractation à un alter intrus, qui se faisait passer pour elle. Mais elle parut se rétracter une autre fois encore en mars 1972. Schreiber l’écrivit à Wilbur, qui craignit de détruire le scénario convenu pour le livre, si elle reprenait les doutes de Shirley à propos de la scène primitive. Wilbur l’assura que ce passage était inexact et qu’il fallait le laisser de côté pour pouvoir publier le livre. Business must continue!


Où situer la cause du trouble de Shirley selon Borch-Jacobsen ?

Certes, dans la rencontre entre la psychanalyse et le mélange de drogues à haute dose, telles que les psychotropes, les sédatifs pendant des années, et les électrochocs. Dans ses écrits, on ne sait pas si Sybil/Shirley désirait plus être guérie qu’être malade, pour les bénéfices psychologiques que cela lui apportait.

À supposer qu’on tente de faire l’inventaire de causes possibles de sa maladie, aucune ne serait probante.

Causes organiques, biologiques ? Rien, dans sa biographie, ne laisse supposer qu’elle avait une prédisposition génétique à la maladie, ou un déséquilibre biochimique.

Causes psychologiques ? Nous avons maintenant la certitude que ses personnalités étaient une pure invention de l’analyse, et un porte-voix commode pour Wilbur. Les difficultés psychologiques de Shirley pendant son adolescence sont éprouvées par un grand nombre d’adolescents, qui ne tombent pas pour autant malades.

Causes sociologiques ? Certes, le climat socioculturel de l’Amérique du Nord avec la sécularisation des vieux thèmes du protestantisme puritain, le combat du bien et du mal par exemple, conjugués aux croyances religieuses adventistes de Shirley, son absence de prévention vis-à-vis de la psychanalyse, son attachement à Wilbur, le contexte de son pays et de sa grande ville, ont joué un rôle. Mais est-ce que cela explique sa maladie ? Beaucoup d’Américains ayant vécu dans un contexte analogue n’ont pas développé une personnalité multiple, et Shirley elle-même présentait au départ des symptômes hystériques. Si elle avait rencontré d’autres situations, d’autres médecins, elle aurait pu n’être qu’anxieuse, déprimée, neurasthénique, anorexique, boulimique…

Les causes invoquées ne résistent pas à l’examen. Contrairement à ce que suggère Schreiber,  nulle part il n’était écrit que Shirley devait tomber malade, que Wilbur et Shirley devaient se rencontrer, ni qu’elles devaient à elles deux devenir l’origine du phénomène social le plus bizarre du 20e siècle. Tout cela finalement semble s’être joué sur un « coup de dé ».

Ce coup de dé, semble être la rencontre fortuite entre Wilbur et Shirley, qui sera soumise à la thérapie de recouvrement de souvenirs. La maladie de Shirley apparaît bien comme « iatrogène », c’est-à-dire fabriquée par la nature de sa thérapie.

 


Notes :

[25] Mikkel Borch-Jacobsen Making Minds and Madness – From Histeria to Depression, éditeur  Cambridge University Press, mai 2009.

[26] Encyclopédie Larousse : « Hypnose : baisse du niveau de vigilance provoquée par suggestion et qui est marquée par une dépendance, laquelle peut être utilisée à des fins diverses : analgésie, psychothérapie, la technique provoquant cet état. »

[27] Borch-Jacobsen, p. 85.

[28] Ibid, pp. 88-89.



Au-delà de Sybil et des souvenirs d'inceste


 

La thérapie de Sybil ne la conduisit pas à découvrir des souvenirs d’enlèvements et de viols par les extraterrestres, ou au cours d’abus rituels sataniques. Ses « souvenirs » de maltraitance sexuelle étaient déjà suffisamment atroces, et ce n’était pas encore le sujet. Ces souvenirs-là vinrent plus tard, et pour d’autres multiples.

 

Souvenirs d’abus rituels sataniques

Nicholas Spanos écrit : « Vers le milieu des années 1980, 25% des patients TPM retrouvaient en thérapie des souvenirs d’abus rituels, et vers 1992, ce pourcentage s’élevait à 50% dans certains services de traitement. »[29]
Cette fois-là encore, ce fut un livre qui attira l’attention sur les souvenirs d’abus sataniques retrouvés en thérapie.

En 1980, Michelle Remembers (Michelle se souvient), de Michelle Smith et Lawrence Pazder, son psychiatre qu’elle épousa par la suite, tiré à des centaines de milliers d’exemplaires, raconta les tortures rituelles sataniques subies lorsqu’elle était enfant à Victoria, en Colombie Britannique, et qu’elle aurait oubliées pour ne s’en souvenir qu’au cours de sa thérapie. Michelle « se souvint » que ses parents appartenaient à une secte satanique, qu’elle avait assisté à des sacrifices d’animaux et d’humains, qu’elle avait mangé les restes de victimes calcinées, avait été enfermée nue dans une cage remplie de serpents, etc. D’après Michelle, ce fut sa mère qui la força à participer à ces cérémonies. Chaque fois que Michelle se souvint, elle parlait avec une voix d’enfant : c’était, selon son psychiatre, la preuve de sa personnalité multiple. Malgré toutes sortes d’invraisemblances, ce livre eut, selon Edward Behr, un immense succès au sein de l’église pentecôtiste américaine. Il fut annoncé dans le National Enquirer et le magazine People. Leurs auteurs participèrent à de nombreuses émissions à la radio et à la télévision, et furent invités en tant qu’experts à des conférences sur les abus rituels sataniques. Le livre servit de modèle à de nombreux comptes rendus de cas de TPM. En 1983-1984, soixante-trois cas de SRA, (Satanic Ritual Abuse), furent signalés dans la seule région de Los Angeles, dans des jardins d’enfants, des écoles maternelles, et d’autres lieux.

Selon Spanos, un grand nombre de psychiatres et thérapeutes américains s’intéressèrent à ce nouveau syndrome, et furent même convaincus que, dans certains cas, ces accusations étaient justifiées. Mais, remarque-t-il, si ces allégations des patients avaient été vraies, elles auraient conduit à supposer l’existence d’une conspiration criminelle aux dimensions gigantesques, depuis bien plus de cinquante ans. Cela supposerait qu’une société secrète de culte satanique, très bien organisée, opèrerait sans être importunée à travers toute l’Amérique du Nord, et qu’elle aurait infiltré les plus hauts niveaux de la société, sans être trahie par aucun de ses membres.
Par ailleurs, le nombre de personnes prétendument assassinées lors de rituels sataniques était gigantesque [30].  Comme par hasard, aucun de ces patients n’était conscient de ses « souvenirs » sataniques avant d’entrer en thérapie. Ils consultaient pour anxiété ou dépression, et le premier objectif de la thérapie consistait à leur faire retrouver leurs souvenirs : « Certains thérapeutes peuvent avoir communiqué leurs attentes de la découverte par leurs patients de souvenirs d’abus, ainsi que leur croyance en leur authenticité. » [31]

Des patients confièrent leurs témoignages à des journalistes, d’autres, tels que Mel Gavigan, préférèrent écrire eux-mêmes leur histoire. Mel Gavigan déclara n’avoir jamais eu de souvenirs d’abus précoce avant son hospitalisation pour dépression, en 1989. Elle suivit ensuite une thérapie pendant plusieurs années, au cours de laquelle elle découvrit qu’elle était multiple, retrouva des souvenirs sataniques, et porta plainte contre son père. Hospitalisée à nouveau, elle put réinterpréter l’ensemble de ses souvenirs, découvrit qu’ils étaient fictifs, et retira sa plainte contre son père. Elle mit en relief le rôle que ses thérapeutes avaient joué dans l’implantation de faux souvenirs d’inceste, et d’abus rituels sataniques : « Les « souvenirs » devinrent progressivement plus choquants et violents… Encouragée par l’enthousiasme de mon hypnothérapeute, je me mis à montrer des signes de TPM… Lors de séances d’hypnose, mon thérapeute me faisait « revivre » le viol, mais jamais il ne m’a semblé réel… Il me demandait s’il n’y avait pas d’autres « personnes », là-bas avec moi et me priait de désigner ces « parties » de moi par leurs noms. Après quoi, une fois rentrée chez moi, il fallait que j’en dessine pour lui les portraits. À la même époque, je lisais des livres comme le Courage de Guérir et d’autres sur le TPM. » [32]

Sherill Mulhern, anthropologue américaine, professeur à l’Université Paris VII et spécialiste des personnalités multiples, décrivit le rôle actif joué par les thérapeutes pour aider les patients à retrouver des souvenirs d’abus rituels sataniques : « Durant les interrogatoires hypnotiques, les cliniciens décrivaient explicitement des scènes de rituel satanique ou montraient aux patients des images de symboles sataniques ; puis, ils s’adressaient à « toutes les parties de l’esprit du patient » ou à « quelqu’un à l’intérieur », lui demandant de lui communiquer par un acquiescement du chef, ou tout autre signal idéomoteur d’acquiescement, de dénégation ou de cessation pré-arrangé, si une partie de l’autre  reconnaissait le matériel satanique… » [33]

 

 

Dessin de Sheri Storm  : « Flesh »    « I had vivid, horrifically detailed dreams and memories of Satanic cult rituals during which babies and young children (the innocent) were kidnapped and slaughtered for human consumption. My memories included being forced to eat human organs. I was not allowed to vomit or purge these pieces of flesh. »    « La chair ». « J’eus des rêves et des souvenirs aux détails horribles et saisissants de cultes rituels sataniques au cours desquels des bébés et des jeunes enfants (les innocents) furent kidnappés et abattus pour la consommation humaine. Mes souvenirs incluaient ce fait d’être forcée à manger des organes humains. On ne me permettait pas de vomir ou d’éliminer ces morceaux de chair. »



Des patients revenus sur leurs « souvenirs » d’abus rituels induits par leur thérapie, témoignèrent du rôle actif des thérapeutes dans ce processus de recouvrement de souvenirs : « Le thérapeute ne cessait de me répéter que le seul moyen de sortir [de l’hôpital] était de commencer à avoir des flash-back et des souvenirs d’abus…Le thérapeute insistait constamment sur le fait que mon père était l’un des agresseurs […] »[34]

Borch-Jacobsen rapporte cette anecdote intéressante : « Dans les dernières semaines de 1896, Freud est en train de lire la « Psychopathologie de la sexualité » de Krafft-Ebing et certains passages renouvellent son intérêt pour les chasses aux sorcières du Moyen-Àge, sujet qui a déjà été l’objet de discussions contradictoires avec Charcot et Bernheim. Freud soudain réalise que les histoires de débauche diabolique extorquées par les Inquisiteurs ont une ressemblance remarquable avec les histoires de ses patients et de ce fait, par analogie, il déduit que les cultes sataniques et les abus évoqués sous la torture peuvent aussi être vrais (et non pas suggérés, comme on l’a prétendu). » [35]. Au fond, pourquoi les abus rituels sataniques avoués sous la torture au Moyen-Âge n’auraient-ils pas été aussi vrais que l’étaient, pour Freud, les récits délirants obtenus sous la pression de ses patientes ? En effet, en parlant de ses patientes et de leurs souvenirs retrouvés pendant la cure, Freud écrivait : « Il n'y a que le puissant impératif de la guérison qui puisse les amener à reproduire ces scènes. » « Nous (...) devons répéter la pression, et paraître infaillibles, jusqu'à ce qu'au moins elles nous disent quelque chose. »[36]

« Souvenirs » d’enlèvements par les extraterrestres

Certains patients se souvinrent avoir été enlevés par des ovnis, et violés par des extraterrestres.

L’intérêt pour les ovnis se matérialisa aux États-Unis après la seconde guerre mondiale, et entraîna toutes sortes de témoignages sur leur apparition. L’imagerie guidée, avec ou sans hypnose, aida à « retrouver des souvenirs » d’enlèvements, d’autant que ce sujet était largement médiatisé. Dans les récits des personnalités multiples, c’est un alter qui a vécu cette expérience. Le scénario est toujours le même. Les « enlevés » observent une lumière étrange, bleue de préférence, dans leur chambre ou ailleurs, flottent, passent à travers les murs ou le toit de leur voiture, rencontrent des homoncules extraterrestres, tels ET dans le film de Spielberg. Les vaisseaux spatiaux, où se trouvent les homoncules, sont remplis de bassines de fœtus, de salles d’opération aux instruments bizarres, d’enfants qui ont été eux-mêmes enlevés…

Les plus célèbres porte-parole de ces victimes ont été John Mack [38], professeur de psychiatrie à Harvard Medical School, et David Jacobs [39], professeur d’histoire à Temple University à Philadelphie. Ils ont rapporté des observations, des cas et des témoignages, et retourné leurs incohérences pour en faire des preuves de la véracité de leurs convictions. John Mack fait remarquer que certaines de ces victimes ont été enlevées tôt dans leur enfance, parfois même à l’âge de deux ans, et peuvent en témoigner !  Comment douter des témoignages de jeunes enfants ? Il y a, dit-il, des « signes indicateurs » d’enlèvements, ce sont « des marques curieuses », telles que des bleus, des coupures, des brûlures, des lésions, qui peuvent apparaître en l’espace d’une nuit, des saignements inexplicables par le nez, les oreilles ou le rectum, accompagnés de douleurs de toutes sortes. Quant au manque de témoignages, il s’explique tout naturellement par le fait que l’époux est « débranché » pendant le kidnapping de son épouse, et n’entend pas ses hurlements. L’absence de la victime ne dépasse pas en général une demi-heure, ce qui explique qu’elle reste inaperçue.

L’argument principal de Mack est que les récits se ressemblent tellement, qu’il n’est pas possible qu’ils aient été fabriqués de toutes pièces.

Beaucoup de ces prétendus enlèvements par les ovnis et les extraterrestres se sont produits pendant le sommeil de leurs victimes, et sont accompagnés de paralysie complète et d’hallucinations vives. Selon Spanos et Mulhern, ces expériences étranges peuvent s'expliquer par des troubles, tels que la paralysie du sommeil, un phénomène qui peut survenir chez environ 15 à 25% de la population, et qui est couramment associé à des sensations d'étouffement et des hallucinations.[40]

 

Les « souvenirs » de vies antérieures

Souvent produits sous hypnose, ils supposent l’existence d’alters qui ont vécu dans un passé plus ou moins lointain. Jim Tucker, pédopsychiatre à la Child and Family Psychiatric Clinic de l’Université de Virginie, a étudié le phénomène d’enfants de deux ou trois ans, qui disent avoir des souvenirs de vies passées. À six ou sept ans, dit-il, ils ne s’en souviennent plus. Mais « grâce » à l’« hypnose » et à des thérapies de régression dans les vies antérieures, ces souvenirs resurgissent à l’âge adulte, et mettent alors en scène les alters. Ensuite, certains patients restent convaincus d’avoir vécu dans des vies antérieures, et que leurs alters sont là pour en témoigner.

De tels « souvenirs » reposent sur des croyances en la réincarnation, la métempsycose, la transmigration des âmes. Selon ces croyances, l’esprit ou l’âme se réincarneraient après la mort dans différents corps d’animaux ou d’humains, pour vivre des vies successives. Les alters  seraient donc des esprits réincarnés, accueillis par la personnalité hôte. Dans les années 1870, à Londres et à Boston, des sociétés de recherche psychique (Society for Psychical Research SPR ) tentèrent de donner une version « scientifique » de cette idée. Ralph B. Allison, psychiatre américain, s’en inspira pour exorciser les esprits maléfiques intrus des personnalités multiples. Des psychiatres virent dans les personnalités multiples, des « ensorcelés » ayant donné asile à des esprits, saints, anges ou démons. Certains patients multiples prétendirent être médiums, capables de faire tourner les tables, de pratiquer l’écriture automatique ou de communiquer dans des états de transe avec les esprits des morts. Il n’est pas rare aujourd’hui que certains thérapeutes persuadent leurs patients qu’ils sont envoûtés, et qu’ils vont les exorciser par des séances d’ « hypnose », des passes magnétiques, des pratiques de sorcellerie, poupées, photos, cartes de tarots [41].  Pour sortir de l’enfer, les patients consultent d’autres médiums, qui leur promettent de les désenvoûter, avec les mêmes passes magnétiques, les mêmes poupées, les mêmes photos, les mêmes cartes, et c’est l’engrenage de l’enfer. Kelly Lambert et Scotto Lilienfeld racontent que Kenneth Olson, le thérapeute de Nadean Cool et de Sheri Storm, exorcisa à l’hôpital les démons de Nadean avec un extincteur, parce qu’il avait lu que les patients peuvent se consumer.

Ce sont les récits aberrants, invraisemblables, incohérents des patients, et les agissements des thérapeutes, qui ont conduit à mettre en question la véracité des souvenirs retrouvés d’inceste au cours de thérapies de la mémoire retrouvée. Comment des thérapeutes pouvaient-ils considérer comme libérateur, pour leurs patients, de faire de leurs parents des monstres, et des boucs émissaires ?

 


Notes :

[29] Spanos, p. 312.

[30] Spanos relève le calcul fait par Broomley en 1991 : « La période couverte par les déclarations des rescapés actuels aurait dû faire 400 000 victimes, un total rivalisant avec les 517 347 victimes (américaines) de la Deuxième Guerre Mondiale, la guerre de Corée et la guerre du Viet Nam réunies. Et pourtant, pas une seule victime du réseau satanique n’a été découverte. » p.313.

[31] Spanos, p.315.

[32] Spanos, p.317.

[33] Mulhern, S. (1993). Le trouble de la personnalité multiple a la recherche du traumatisme perdu, Laboratoire des Rumeurs des mythes du Futur et des sectes, UFR Anthropologie, Ethnologie, Religions des sciences, Université de Paris, France.

[34] Spanos, p. 316.

[35] Borch-Jacobsen, p. 50.

[36] Freud S. « PF.: Penguin Freud Library, vol 3. p. 364, cité par Webster, 1998, p. 476.

[37] Témoignage d’ « une enlevée » avec les conclusions de John Mack

[38] John Mack, Dossier Extraterrestres, l’affaire des enlèvements, Presses de la Cité, 1995, titre original Abduction, 1994, Prix Pulitzer pour une brillante biographie psychanalytique de T.E.Lawrence. Il est actuellement membre d’honneur à titre posthume de l’INREES (Institut de Recherche sur les Expériences Extraordinaires), association française fondée en juillet 2007. www.inrees.com/videos.php?url=Enleves-John-Mack et www.esoterisme-exp.com/Section_etoile/JohnMack/mack.php.

[39] David Jacobs, auteur de Secret Life : Firsthand Accounts of UFO Abductions, Les Kidnappeurs d’un autre monde, Presses de la Cité, 1994

[40] Bell et al, 1984; Hufford, 1982. Past Life Identities, UFO Abductions, and Satanic Ritual Abuse : The Social Reconstruction of Memory,  Nicholas P. Spanos, Cheryl A. Burgess, and Melissa Faith Burgess, Carleton University, Ottawa, Ontario, Canada.

[41] Sur le site Mystère TV, une vidéo montre un exemple de ces pratiques courantes de sorcellerie dans la région d’Évreux.

 



Les origines théoriques de la personnalité multiple : Janet et Freud



Trauma moral ou trauma sexuel ?

Janet et Freud étaient tous deux fascinés par le trauma, mais ils mirent en avant des traumas totalement différents.

Pierre Janet (1859-1947), psychologue français qui occupait la chaire de Psychologie Expérimentale et Comparée au Collège de France entre 1902 et 1934, identifia le phénomène de dissociation comme l’expression de traumatismes de jeunesse, créant à terme des dissociations ou des problèmes de multiples personnalités. Janet avait pris pour habitude de traiter ses patients par l’ « hypnose », considérant que la maladie n’était pas une maladie somatique, mais une maladie « psychique »,. Le trauma était pour lui un trauma moral, c’est-à-dire provoqué par un événement triste ou dramatique, tel que la perte d’un parent.

Freud (1856-1939), fondateur de la psychanalyse, s’opposa à l’idée de dissociation de Janet pour des raisons personnelles, plus que théoriques. Freud, considérant Janet comme une menace et un rival, mit toute son énergie à discréditer ses thèses. Hacking écrit : « Janet fut victime de la haute opinion que Freud avait de lui-même, et qu’il imprima à tout le mouvement psychanalytique. Janet était un érudit ; Freud, par comparaison était un entrepreneur qui ruina la réputation de Janet. »[42]  Freud vit dans la cause de l’hystérie un trauma sexuel refoulé, et il prétendit pouvoir le guérir en l’exhumant par l’hypnose, puis par l’imposition des mains, et enfin par la méthode des associations libres. Janet critiqua très sévèrement l’importance attribuée par Freud à la sexualité, car un grand nombre de traumas rencontrés chez ses propres patients n’étaient pas sexuels.

En 1888, l’hystérie et les autres névroses ne pouvaient être définies qu’à partir de leurs symptômes. En 1894, en élaborant la théorie de la séduction, Freud pensa qu’il pouvait définir les différentes névroses par leur cause psychique. Et ce fut l’inceste qu’il trouva. En Allemagne, la théorie des germes de la maladie, microbes, agents provocateurs, rencontrait un immense succès, Freud s’en inspira pour élaborer la théorie des causes de la névrose [43].  Mais la plus grande différence, aux yeux de Hacking, entre Janet et Freud vient de ce que Janet n’attribuait pas le trauma à une action humaine, « Il ne s’agit pas de quelqu’un faisant quelque chose à autrui. Il s’agit d’un événement, ou d’un état » [44], alors que Freud l’attribuait toujours à l’intention volontaire de quelqu’un d’autre. De ce fait, il devait être réinterprété par un travail de la mémoire.

Janet et Freud travaillèrent donc tous deux sur le traumatisme passé comme cause première. Alors que Janet expliquait le manque de souvenirs du traumatisme par l’oubli, qui est une fonction normale et indispensable à l’équilibre mental, mais qui dans l’amnésie relève d’une faiblesse psychique, Freud expliqua l’absence de souvenirs par le refoulement, processus inconscient destiné à protéger le sujet des tourments psychiques, dus au trauma. Si l’oubli concerne aussi bien les événements heureux ou malheureux de notre vie passée, le refoulement s’exerce sur les événements traumatiques. Si l’oubli témoigne de la faillibilité de la mémoire et de sa fragilité, laissant place à l’imagination pour combler ses lacunes, le refoulement est considéré par Freud comme le pouvoir de conserver intacts les événements passés, et de les récupérer inaltérés par la grâce de l’analyse. Freud ne changea pas d’avis sur ce sujet, même en passant de la théorie de la séduction à celle du complexe d’Œdipe. En effet, le refoulement, qui dans la théorie de la séduction s’exerce sur  les souvenirs d’événements traumatiques, intervient de la même manière sur les souvenirs des conflits oedipiens. Ces différences théoriques entre Janet et Freud ont entraîné deux méthodes thérapeutiques opposées.

Janet, en médecin intègre, s’occupait des névroses causées par des traumas, en suggérant au patient sous hypnose que le trauma n’avait jamais eu lieu. Il avait comme objectif d’aider ses patients à surmonter leurs troubles psychiques. Il ne considérait pas qu’il devait mener ses patients à la connaissance de soi, d’ailleurs pas nécessairement vraie. Freud, au contraire, pensait que ses patients devaient voir la vérité en face, comme il la voyait. Il ne supposait jamais qu’il pouvait se tromper : « Un demi-siècle de recherche freudienne nous a enseigné que Freud a fait croire à ses patients des choses sur eux-mêmes qui étaient fausses, des choses si bizarres que seul le théoricien le plus fanatique pouvait en avoir l’idée. » [45]. Les patients de Janet étaient souvent des femmes et des pauvres, ceux de Freud, en majorité des femmes aussi, faisaient partie de la haute-bourgeoisie viennoise. Parlant d’une malade guérie de Janet, Hacking écrit : « Elle a eu la chance, pouvons-nous penser, de ne pas être viennoise, ni assez riche pour aller consulter Freud. »

Janet pensait que les souvenirs de traumatismes étaient la cause des symptômes de dissociation, et ne fit jamais aucune tentative pour changer les souvenirs de ses patients. Il les prenait tels quels, sans chercher derrière un contenu sexuel, comme le fit Freud, et suggérait à la personnalité secondaire de ne plus avoir d’hallucinations. Dans le même esprit, les techniques comportementalistes actuelles ne se préoccupent pas de souvenirs cachés, mais aident le patient à surmonter ses symptômes. Freud au contraire, et les freudiens à sa suite, considèrent qu’il faut retrouver les souvenirs pour les mettre en mots, les analyser, et se libérer de leur charge affective. Si, comme il le dit dans Cinq leçons sur la psychanalyse en parlant de Anna O, « les hystériques souffrent de réminiscences. », la guérison impose de donner un contenu à ces réminiscences. Les féministes, plus tard, reprochant à Freud d’avoir abandonné la théorie de la séduction, admirent le trouble de personnalité multiple qu’il refusait, et rejetèrent l’hystérie, qui avait toujours eu une connotation péjorative à leur égard. Elles lui reprochèrent aussi sa misogynie, qui transparaissait dans toute son œuvre, et qui s’exprimait clairement dans des phrases telles que celle-ci : « L’infériorité intellectuelle de tant de femmes, qui est une réalité indiscutable, doit être attribuée à l’inhibition de la pensée, inhibition requise pour la répression sexuelle. » [46]

La psychanalyse contribua ainsi à faire chuter l’intérêt pour la « dissociation » et son avatar, la personnalité multiple, pendant la première moitié du 20e siècle. Mais l’idée d’étiologie sexuelle des névroses et du refoulement des traumas, que doit exhumer la psychanalyse, s’implanta dans l’esprit des thérapeutes de la mémoire retrouvée, tandis que les tenants de la théorie du complexe d’Œdipe niaient les allégations des femmes et des enfants, victimes d’abus sexuels. Les représentants du mouvement multiple vouèrent une haine sans égal à Freud. Colin Ross, un des plus grands défenseurs du mouvement, dira : « Freud a fait à l’inconscient avec ses théories ce que New York a fait à l’océan avec ses ordures. » [47]  Le courant féministe méprisa Freud pour avoir voulu cacher que Anna O était elle-même multiple, et non simplement hystérique.

Janet, après 1889, rejeta l’idée même de personnalité multiple comme cas à part, et en fit l’expression de la personnalité maniaco-dépressive ou bipolaire. Mais Ellenberger dans Histoire de la découverte de l’inconscient (1994, Paris Fayard) passa sous silence ce revirement de Janet, et contribua ainsi à faire de lui le théoricien de la multiplicité. Richard Kluft, un des membres fondateurs de l’ISSMP&D, et éditeur du journal Dissociation, reprit les idées de Janet, et fut l’initiateur du mouvement de la personnalité multiple, à partir des années 70. Ainsi s’amorça la rivalité entre les psychiatres pour être celui qui traiterait le plus grand nombre de cas de TPM.  Bernheim, quant à lui, ne fit jamais aucune tentative pour découvrir d’anciens souvenirs. Il faisait simplement des suggestions directes sous hypnose pour amener le patient à se délivrer de ses symptômes. Et il n’eut pas de patients « multiples ».

 

Les méthodes des thérapeutes des personnalités multiples

Les thérapeutes de la multiplicité firent un savant mélange des conceptions de Janet et de Freud. Spanos écrit : « Les chercheurs modernes, qui diagnostiquent fréquemment le TPM, empruntent à Janet des procédures d’interrogatoires hypnotiques suggestives et de régression en âge pour identifier et traiter le TPM, et à Freud, sa théorie de la séduction pour l’expliquer causalement. » [48]. On connaît maintenant les ravages [49] de ces thérapies lorsqu’elles aboutirent à déterrer des souvenirs d’abus à la pelle, parmi lesquels un bon nombre étaient des faux souvenirs.

Selon Spanos, les symptômes qui conduisent les psychiatres et thérapeutes au diagnostic du TPM sont très nombreux et comptent, entre autres, la dépression, les maux de tête, les « périodes de temps manquant », la fatigue, etc. Une fois le diagnostic pressenti, Putnam[50] décrit l’interrogatoire du patient comme devant être suggestif, voire directif : « Avez-vous parfois le sentiment de n’être pas seul, comme s’il y avait quelqu’un d’autre ou une autre partie de vous qui vous observe ? », puis les personnalités alternatives sont invitées à se manifester pour parler avec le thérapeute. Mayer, psychiatre, expose la méthode avec laquelle il interrogea sous hypnose Ken Bianchi, atteint de multiplicité et soupçonné de meurtre. Il s’adresse à Ken : « Et j’ai un peu parlé avec Ken, mais je crois que peut-être, il y a une autre partie de Ken avec laquelle je n’ai pas parlé…Et j’aimerais communiquer avec cette autre partie. Et j’aimerais que cette autre partie vienne me parler ? …  Partie, voulez-vous bien venir pour que je puisse vous parler ?... Partie, voulez-vous bien soulever la main gauche de Ken pour me signaler votre présence ?… Parlerez-vous avec moi, partie, en me disant « Je suis là. » ? » [51].  Spanos souligne la répétition de « et », qui est une technique hypnotique courante. Cette deuxième partie fut appelée « Steve », lorsque Ken de sa main gauche en affirma l’existence.

La description de ces interrogatoires destinés à établir le diagnostic de TPM est disponible sur Internet, dans le Manuel Merck, 3e édition française de 1999-2000. [52]

Poser le diagnostic de TPM nécessite donc d’aider le patient à dissocier et à renforcer ses symptômes par la suggestion, hypnotique ou non. N’encourage-t-on pas ainsi le patient à répondre aux attentes du professionnel, pendant et après l’établissement de ce diagnostic ?

On a pu constater que les relations interpersonnelles entre le patient et le thérapeute jouaient un rôle dans le maintien, et du même coup la disparition, des symptômes. Spanos rapporte, entre autres, le cas décrit par Goldblatt et Munitz (1976), d’un jeune homme atteint d’une hémiplégie hystérique (sans lésion organique). On ne tenta rien pour découvrir les causes inconscientes de sa paralysie. Au lieu de cela, on réarrangea son environnement pour que la persévération de son symptôme lui apporte des désagréments. On lui fournit la possibilité de renoncer à son symptôme, sans se déconsidérer lui-même. « Au bout d’une semaine, le patient était guéri. »

Spanos, Hacking  rappellent qu’après la mort de Charcot, les patients, qui manifestaient la Grande Hystérie de Charcot, n’ayant plus d’oreilles pour les entendre, cessèrent de le faire, et on n’entendit plus parler d’eux.

Ces interrogatoires cliniques ont été filmés pour que le patient puisse constater de visu ses changements de personnalité, mais aussi pour que, lors de procès, les juges acquittent les présumés coupables en les reconnaissant irresponsables. Des juges, après avoir vu le film, ont ainsi acquitté des criminels présumés multiples. [53]

Pour Hacking, le principal intérêt des enregistrements aurait dû être de s’assurer de ne pas faire du tort aux patients, ni à leurs familles, en évitant d’induire de faux souvenirs. Or, dit-il,  les discussions entre thérapeutes portaient le plus souvent sur la question de savoir comment prévenir des poursuites pénales, et non comment protéger le patient : « La sagesse qui est d’usage (en 1994) dans les mouvements de la personnalité multiple et de la mémoire retrouvée impose que les thérapeutes soient assurés de ne pas suggérer de souvenirs à leurs patients. Non seulement il ne doit pas y avoir de suggestion, mais il faut en être sûr. Si nécessaire, on doit utiliser des magnétophones, ou même faire appel à des témoins, comme garantie en cas de poursuites ultérieures. Hélas, les discussions publiques que j’ai entendues portent le plus souvent sur la question de savoir comment prévenir des poursuites pénales et non comment éviter de faire du tort à des patients et à leurs familles. » [54]
McHugh, chef du département de psychiatrie de la John Hopkins Teaching University à Baltimore, pense, quant à lui, que les cas de personnalité multiple renouent avec les paralysies hystérico-épileptiques de Charcot à la Salpêtrière, à la fin du 19e : « Nous nous trouvons en face d’une prétendue épidémie de désordre de la personnalité multiple, qui sème la zizanie à la fois chez les malades et les thérapeutes. Le TPM est un syndrome iatrogénique, mis en valeur par la suggestion, et entretenu par l’attention que lui accordent les praticiens. Le TPM, comme l’hystéro-épilepsie, est l’invention des thérapeutes. Ce diagnostic rarissime n’est devenu populaire qu’après un certain nombre de livres et de films. »  [55]
Spanos raconte comment les croyances de Charcot, ses méthodes, ses conférences ouvertes à la presse et au public, au cours desquelles il faisait des démonstrations d’hypnose et d’hystérie sur ses patients vedettes, jouant leur rôle de façon spectaculaire, avaient fabriqué les symptômes hystériques et l’engouement du public pour la « Grande Hystérie ». Charcot, en effet, croyait que les symptômes hystériques tels que des paralysies pouvaient être déplacés avec un aimant d’une partie du corps vers une autre, ou que la pression exercée sur les ovaires engendrait ou interrompait les attaques de « Grande Hystérie ». Parmi les cas de TPM, il y a eu des criminels qui voulaient prouver leur irresponsabilité, des malades mentaux de toutes sortes, des innocents victimes de psychiatres qui croyaient à la réalité du phénomène, des simulateurs qui voulaient être pris en considération par des auteurs en mal de copie, ou être sollicités pour un reality show télévisé, ou par des réalisateurs de films obnubilés par le nombre d’entrées.... Mais il y eut aussi la cupidité d’établissements privés. En effet, le Mondale Act [56] destiné à protéger au départ les enfants contre les abus en incitant à la dénonciation de tous les cas constatés, conduisit à un afflux de dénonciations dans tous les États, afin de bénéficier du maximum d’aide financière fédérale allouée pour les actions en justice et les thérapies. Ces nouveaux règlements administratifs ont fait du TPM une maladie officielle, très rentable pour des centaines d’établissements spécialisés qui ont vu le jour grâce aux compagnies d’assurance médicales, et ont contribué à l’extension du phénomène de trouble de la personnalité multiple.

 


Notes :

[42] Hacking, pp.72-73.

[43] Hacking écrit : « La doctrine freudienne de l’inconscient et de ses causes spécifiques, cachées et invisibles est en partie constituée en analogie avec la partie de la médecine de l’époque qui rencontra un immense succès. La psychanalyse devait être le microscope de la psyché. » p.305.

[44] Hacking, p.302.

[45] Hacking, p. 309.

[46] Sigmund Freud, 1908, Die ’’kulturelle’’ Sexualmoral und die moderne Nervosität. Trad. fr. in : Freud, La Vie Sexuelle. P.U.F. 1969, page 42, Cité par Jacques Van Rillaer, « Bénéfices et préjudices de la psychanalyse », conférence donnée à l’Observatoire Zététique de Grenoble, 23 mars 2007

[47] Cité par Hacking, p. 220.

[48] Spanos, p. 263.

[49] Voir note 61

[50] Putnam, F. W., (1989), Diagnosis and Treatment of Multiple Personality Disorder, New York, Guilford Press, cité par Spanos, p.90.

[51] Schwarz, 1981, p.138, rapporté par Spanos, 1998, p.270.

[52] Manuel Merck, 3e édition française de 1999-2000 : « Le diagnostic requiert une évaluation médicale et psychiatrique, comprenant des questions spécifiques sur les phénomènes dissociatifs. Dans certaines circonstances, un psychiatre peut utiliser des entretiens prolongés, l'hypnose ou des entretiens pharmaco-induits, et peut demander au patient de tenir un journal entre chaque visite. Toutes ces précautions favorisent le changement des états de personnalité pendant l'évaluation. Il existe des questionnaires spécifiques qui peuvent aider à identifier les patients souffrant de troubles dissociatifs de l'identité. Un psychiatre peut tenter d'entrer en relation et de mettre en évidence d'autres personnalités, en demandant de parler à la partie de l'esprit impliquée dans les comportements pour lesquels le patient est amnésique, ou qui ont été vécus avec dépersonnalisation ou déréalisation. »

[53] Le livre de Daniel Keyes et William Milligan, Les 1001 vies de Billy Milligan, rapporte le cas de William Milligan coupable de viols, et qui du fait de sa multiplicité fut innocenté, ce crime ayant été attribué à son alter Adalana, la femme fragile, victime des abus sexuels subis par Billy dans son enfance. Certaines de ses autres personnalités, au nombre de 24, révélèrent qu’il avait été abusé et maltraité dans son enfance par son père adoptif. Les psychiatres qui s’aidèrent de la compétence de Wilbur, la fameuse psychiatre de Sybil, et les avocats convaincus de la multiplicité de Billy, obtinrent son acquittement, ce qui  fut une première dans l’histoire judiciaire américaine.

[54] Hacking, p. 395.

[55] Paul R. McHugh, « Multiple Personnality Desorder ».

[56] The Mondale Act (1974) ou Child Abuse Prevention and Treatment Act (CAPTA), loi destinée à stopper l’abus sur enfants, elle punira de prison tout policier, assistante sociale, thérapeute qui ne signalerait pas des cas d’abus sexuels sur enfant à la police. Tout ce qui a trait à l’abus sexuel infantile ne sera plus à la charge financière des États mais de l’État fédéral. Bien intentionnée dans l’idée, elle donna lieu à une vague d’allégations d’abus sexuels et d’accusations fausses.

 



Le rôle des féministes



Aux États-Unis, les féministes jouèrent un rôle très important dans le mouvement des souvenirs retrouvés et de la personnalité multiple. Selon Spanos, les thérapeutes de « la résolution de l'inceste » se mirent à appliquer les mêmes procédés suggestifs que ceux utilisés par Freud pour appuyer sa théorie de la séduction : « En fait, en tous points de vue, ces chercheurs ont fait renaître de ses cendres la théorie de la séduction freudienne en suggérant qu'une très grande variété de difficultés et problèmes psychologiques provient de souvenirs d'abus sexuels durant l'enfance. » [57]  Des livres phares écrits par des femmes apparurent, tels que The Courage to Heal  – A Guide for Women Survivors of Child Sexual Abuse, (Le Courage de Guérir – Un guide pour les survivantes des abus sexuels dans l'enfance), en 1988, réédité pour la troisième fois en 1994, d’Ellen Bass et Laura Davis, devenu la référence, Trauma and Recovery, de Judith Herman, en 1992, Secret Survivors, d' E. Sue Bloom en1990, Repressed Memory, de Renee Fredrickson en 1992, etc. Ces manuels furent souvent recommandés par des thérapeutes à leurs clientes. Des groupes de thérapie « pour survivantes de l'inceste » se multiplièrent, puisant dans ces livres leurs arguments et leurs techniques de recouvrement de souvenirs.

Des féministes militèrent dans les mouvements de la Recovered Memory et de  l'ISSMPD.

Un grand nombre de thérapeutes ayant en charge des personnalités multiples étaient des féministes convaincues que ce sont la violence familiale, la négligence, la cruauté, et la soumission imposée par une société favorisant les hommes, qui oppriment les femmes. Mais parmi elles, il y en eut qui, sans rejeter cette conviction, étaient plus lucides, et qui se demandèrent si ce rôle de victimes joué par les femmes ne les empêchait pas de lutter contre les vrais problèmes, en détournant leur regard du système social, qui les opprime, vers la litanie des souvenirs retrouvés d’abus. Hacking rapporte la critique de certains écrivains féministes concernant la thérapie de la mémoire retrouvée et de la personnalité multiple. Ces féministes montrèrent que ces plaintes risquaient d’aboutir à une fausse conscience de soi et à une personnalité entièrement fabriquée. Elles allèrent jusqu’à ajouter que « les excès de la thérapie de la personnalité multiple viennent entériner le vieux modèle masculin de la femme passive qui, ne pouvant assumer sa vie, invente après coup une histoire sur elle-même dans laquelle elle n’est plus qu’une coquille vide. »[58]  
Margo Rivera, psychologue clinicienne, théoricienne féministe très active dans la mise en œuvre de soutiens aux patients victimes d’abus, trouvait problématiques les souvenirs détaillés d’abus, et demandait à certains patients en thérapie de réfléchir à la dimension politique de leur état : « Rivera fonde son approche sur une sensibilité politique très développée. Elle est profondément impliquée dans le mouvement des femmes, mais se tient à l’écart de ce qu’on pourrait appeler le féminisme bouc-émissaire, un féminisme qui, bien qu’il soit souvent présenté comme l’exact opposé des principes et pratiques religieux traditionnels, les reflète en réalité minutieusement. Le souvenir d’un trauma infligé par le père ou par une autre figure patriarcale est tout à fait similaire à une expérience de conversion protestante. Il commence avec le mot de passe « reniement » : comme Pierre, par trois fois, on renie l’abus passé. Alors la thérapie survient comme une conversion, une confession qui sert à restructurer les souvenirs de son passé. Mais dans la structure de ce modèle familier se glisse une redoutable ruse. » Hacking ajoute : « L’accent mis sur les abus est habituellement présenté comme servant à l’émancipation, mais c’est peut-être tout le contraire qui en résulte. »[59]

Ruth Leys, féministe qui étudia les personnalités multiples, critiqua, elle aussi, le point de vue féministe majoritaire dans la Recovered Memory et l'ISSMPD représenté par Judith Herman, dans Trauma and Recovery. Selon Herman, les femmes sont beaucoup plus fréquemment victimes d’abus que les hommes. Pour Ruth Leys, cette affirmation parvient à convaincre hommes et femmes que la femme est une victime purement passive, et lui dénie toute possibilité d’action. Leys soutint que le nombre impressionnant de personnalités multiples était dû à une « alliance » cachée entre les thérapeutes et les patients, et concourait à prolonger l’asservissement de la femme : « Cette alliance qui se présente comme un soutien pour les femmes, prolonge en fait le vieux système d’asservissement. […] Elle remet en question la complaisance d’une théorie qui prétend avant tout être du côté du patient. […] les théories en cours sur les abus, le trauma et la dissociation participent d’un autre cycle d’oppression des femmes, de loin le plus dangereux parce que les théoriciens et les cliniciens se représentent eux-mêmes comme étant entièrement du côté de la « victime ». De ce fait, ils construisent un être humain impuissant, au lieu de restaurer son autonomie. »[60]

Le courant féministe majoritaire dans ces mouvements, évoluant dans le sillage de femmes telles que Bass et Davis, ne semble pas avoir vu qu’il entraînait les femmes dans un combat qui les piégeait, au lieu de les libérer.  La « redoutable ruse », démasquée par Rivera, a poursuivi son œuvre dévastatrice, à tous les niveaux.

 


Notes :

[57] Spanos, p. 84.

[58] Hacking, p. 411.

[59] Hacking, pp. 123-124.

[60] Hacking, p. 125.



Conclusion


 

Spanos, Hacking, et d’autres auteurs, ont bien montré que la plupart des cas de TPM étaient des constructions sociales produites par certains thérapeutes avec la collaboration de leurs patients, et du reste de la société. Le TPM existe bien, même si les théoriciens et les professionnels ont créé à la fois la maladie et la cure. Ceux qui s’opposent à cette conception ont dit que si les scénarios se ressemblent tant d’un patient à l’autre, si tant de gens et en majorité des femmes ont des souvenirs de sévices sexuels précoces, et revivent des existences antérieures sous hypnose, cela montre bien que le TPM est un mécanisme de défense, destiné à se protéger des souvenirs traumatisants de l’enfance, et qu’il s’explique par une dynamique psychique propre à la « victime ». Spanos a répondu alors qu’il y a eu dans le passé d’autres illusions collectives, ce sont les possessions démoniaques. Aujourd'hui, la plupart des gens instruits n’attribuent plus l'épilepsie, ni les autres formes de comportements troublants, à l’emprise du démon. Loin de nier l’existence des troubles de personnalité multiple, Spanos affirme qu’ils sont fabriqués par certains thérapeutes, et que « les patients apprennent à se voir comme des détenteurs de soi multiples, apprennent à agir conformément à cette construction, et apprennent à réorganiser et à élaborer leurs propres biographies afin qu'elles correspondent à ce que signifie pour eux le fait de souffrir du TPM » [61].  Hacking, quant à lui, écrit : « Sous bien des aspects, les multiples sont des conformistes. Ils sont si peu « fous » que certains de leurs alters représentent différents types de gens normaux. En observant la vie d’un multiple, on apprend beaucoup sur la culture de l’époque. » [62]

La mémoire retrouvée, et son avatar la personnalité multiple, ont fait des dégâts. Si la « mémoire retrouvée » s’est étendue des États-Unis aux autres pays d’Europe, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Japon, en Israël, etc., il semble que la « personnalité multiple » s’est cantonnée aux États-Unis et aux Pays-Bas. Or, d’après ce que m’écrit Sheri Storm dans son message du 26 septembre 2009, on l’observe maintenant en Espagne, Italie, Japon. Nous ne pouvons pas ne pas dénoncer ces ravages [63] et ne pas chercher à en prévenir d’autres, plus dévastateurs encore, car « La personnalité multiple, écrit Hacking, offre le meilleur cadre disponible pour la mémoire retrouvée. » [64]  En France, la mémoire retrouvée sévit depuis 1995, mais la personnalité multiple ne semble pas nous avoir envahis. Ou pas encore ?

C’est un message inattendu de Sheri Storm,  dont je parle au début de cet article et dont j’avais  montré certains dessins dans « Faux souvenirs et manipulation mentale », qui m’a conduite à approfondir ce phénomène si étrange du trouble de personnalité multiple. Elle m’a écrit que cela la réconfortait de savoir qu’elle pouvait, par un échange avec moi, aider d’autres personnes victimes de cette thérapie problématique, et de cette « parodie » (« travesty »).

Enfin, McHugh montre la voie aux thérapeutes pour aider véritablement leurs patients. Comme pour les malades de Charcot, seuls l’isolement du malade et des contre-suggestions mettront fin à ces cas : « Traitez les vrais problèmes et les vrais conflits plutôt que ces fantasmes. Une fois ces consignes simples suivies, les personnalités multiples disparaîtront et la véritable psychothérapie pourra enfin commencer. » [65]

 

Brigitte Axelrad

 


Notes :

[61] Sheri Storm confirme, dans son message, la conception de Spanos : « Je serais heureuse de partager les informations concernant mes expériences qui pourraient aider vos lecteurs à comprendre que les souvenirs induits, le TPM ou le MPD sont iatrogéniques. En d’autres termes, même si la thérapie elle-même produit des faux souvenirs, il est entièrement possible de PRODUIRE des désordres de la personnalité multiple chez un patient, lorsque les circonstances sont favorables. » Elle ajoute : « L’article Brain Stains a été publié en Amérique, Espagne, Japon, Italie. Ce seul fait est la preuve que ce type de thérapie est largement répandu et continue à l’être. Effrayant et triste (“scary, sad indeed”). Je veux vous remercier pour votre engagement à éduquer et diffuser tout ce qui concerne cette parodie. » Sheri est devenue une amie.

[62] Hacking, p. 51.

[63] Conséquences à long terme : pour les États-Unis, selon un rapport de 1996 du Programme d'indemnisation des victimes d'actes criminels dans l'État de Washington, « une thérapie de récupération de souvenirs peut avoir des effets indésirables sur de nombreux patients. Dans cette enquête sur 183 déclarations de souvenirs refoulés d'abus dans leur enfance, 30 cas ont été choisis au hasard pour analyse plus approfondie. Fait intéressant, cet échantillon a été presque exclusivement blanc (97%) et féminin (97%). Les informations suivantes ont été recueillies: 100 pour cent des patients ont signalé des actes de torture ou de mutilation, même si aucun des examens médicaux n’ont corroboré ces allégations, 97% ont retrouvé des souvenirs d'abus rituel satanique, 76% ont des souvenirs de cannibalisme infantile, 69% se souviennent d’avoir été torturés avec des araignées, 100% sont encore en thérapie 3 ans après leur premier souvenir retrouvé en thérapie, et plus de la moitié étaient encore en thérapie 5 ans plus tard , 10% ont indiqué qu'ils avaient des pensées suicidaires avant le traitement ; ce niveau a augmenté à 67% après un traitement. Les hospitalisations sont passées de 7% avant le recouvrement des souvenirs à 37%, après la thérapie. L’auto-mutilation est passée de 3 à 27% ; 83% des patients avaient un emploi avant le traitement, seulement 10% avaient un emploi trois ans après la thérapie, 77% étaient mariées avant le traitement, 48% étaient séparés ou divorcés après trois ans de thérapie, 23% des patients qui avaient des enfants ont perdu la garde parentale, 100% se sont coupées de leur famille au sens large. Bien qu'il n'existe aucun moyen de savoir si les techniques de récupération de la mémoire ont été la seule cause de ces résultats négatifs, ces résultats soulèvent des questions profondément troublantes au sujet de l'utilisation généralisée de ces techniques. »

[64] Hacking, p.396.

[65] Paul R. McHugh, Multiple Personnality Desorder.



Références


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  • Borch-Jacobsen Mikkel (2002). Folies à plusieurs. De l’hystérie à la dépression, Les Empêcheurs de penser en rond, Seuil.
  • Borch-Jacobsen Mikkel (2009). Making Minds and Madness – From Hysteria to Depression, Cambridge University Press.
  • Hacking Ian, (1995). Rewriting the Soul, Multiple Personality and the Sciences of Memory, Princeton University Press. Traduction française de : L’âme réécrite, Étude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, 1998, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, Seuil.
  • Janet Pierre, (1889). L’automatisme psychologique, Paris, Alcan.
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  • Spanos Nicholas, (1996). Multiple Identities and False Memories: A Sociocognitive Perspective, American Psychological Society. Traduction française de : « Faux souvenirs et désordres de la personnalité multiple », 1998, De Boeck Université.