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OVNI à l'ONU ? Imprimer Envoyer
Écrit par Éric DÉGUILLAUME   

 

Cet article est paru dans notre newsletter n°33 en mars 2008.


Depuis quelques temps, le petit monde de la « webufologie » bruisse d’une affaire aux allures de feuilleton : une réunion secrète consacrée aux ovnis se serait tenue au siège des Nations-Unies, à New York, les 12, 13 et 14 février derniers. Son objet ? Rien moins que l’éventualité de révéler au monde entier l’existence d’une civilisation extraterrestre nous rendant visite. L’information a été diffusée en premier lieu, dès le 13 février, par l’ufologue Michael Salla, webmaster du site www.exopolitics.org. Salla l’avait reçue de deux de ses collègues, Clay et Shawn Pickering, qui eux-mêmes la tiendraient d’un membre du corps diplomatique, évidemment non cité. Dans l’article initial, il était question d’une unique réunion le mardi 12 février, et d’une révélation de la présence d’extraterrestres en 2013 – rectifiée par la suite en 2017.

L’affaire suscite initialement la méfiance de beaucoup d’ufologues, y compris en France mais ces multiples rebondissements intriguent. Le 23 février, l’ufologue Didier de Plaige, sur son site Internet, affirme avoir rencontré une autre source anonyme, française celle-là, lui confirmant la réunion du 12 et affirmant également avoir assisté à celles l’ayant suivies, les mercredi 13 et jeudi 14 février, toujours au siège des Nations-Unies. Mais cette fois, l’identité de cette source est révélée six jours plus tard dans un communiqué d’une association ufologique, la Fédération européenne A.I.R.P.L.A.N.E. (ou FEA), répercuté par le site « Ovnis-USA » : il s’agit de son trésorier Gilles Lorant.

Certains détails dans les déclarations initiales de ce dernier sèment toutefois le doute, et parmi eux, une assertion vérifiable : la présence, pourtant confirmée par M. Lorant, de Dominique Strauss-Kahn, le président du Fonds monétaire international (FMI). Sur certains forums (Ufologic notamment ), des internautes sceptiques ne tardent pas à vérifier l’information… et à s’apercevoir d’une incohérence : M. Strauss-Kahn était à Pékin le 14 février, après une visite de trois jours en Inde.

Si ce seul point était suffisant pour commencer à douter de la validité d’un témoignage pourtant confirmé « mot pour mot » à Didier de Plaige peu de temps auparavant, il n’empêcha nullement Gérard Lebat de publier, le 5 mars, un article enthousiaste résumant l’affaire. À la décharge du responsable des Repas Ufologiques Parisiens, Gilles Lorant s’était paré d’un CV impressionnant : gérant de société, ancien auditeur de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (IHEDN), correspondant du CNRS… Pris au piège de l’argument d’autorité, Gérard Lebat fait fi des réserves émanant des sceptiques et apporte à cette incohérence une explication ad hoc bien peu convaincante : « Il faut imaginer que chaque personne pénétrant dans la salle est systématiquement annoncée. Cependant, nous ne savons pas si le représentant d'une personnalité est annoncé par son nom, ou par celui de la personnalité qu'il représente. »

Parmi les informations relayées par MM. Yvars et Lebat se trouvent de nouveaux détails vérifiables et en particulier le lieu des réunions auxquelles Gilles Lorant est censé avoir participées : « ces réunions […] se sont déroulées le mercredi dans la salle du Conseil, et le jeudi dans la salle 8 ou 9. Ces réunions à huis clos regroupaient également des représentants de l’ONU, de 28 nations, ainsi que la présence annoncée de Monsieur DSK. ». Si Gérard Lebat précise un peu plus loin qu’il a pris la peine de vérifier les agendas mis en ligne sur le site Internet des Nations-Unies (« Petite information de dernière minute, les agendas de l'Onu en ligne et relatifs à l'occupation des salles concernées indique, pour la majorité des salles, qu'elles sont occupées par des réunions privées et confidentielles. »), il omet d’explorer plus avant cette piste.

Or, l’examen des éditions des 13 et 14 février 2008 du Journal des Nations-Unies montre, en premier lieu, que l’expression « salle du Conseil » est bien vague : au moins trois salles peuvent revendiquer cette appellation, la salle du Conseil de sécurité, la salle du Conseil économique et social, et la salle du Conseil de tutelle. En outre, l’édition du 14 février donne le planning d’occupation des salles 8 et 9, où se serait tenue ce jour-là la réunion sur les ovnis, si l’on en croit Gilles Lorant. Or, si le thème débattu reste généralement classé « réunion privée », en revanche, l’instance de l’ONU concernée n’est nullement dissimulée, ce qui permet d’avoir une petite idée du sujet débattu. Pour le 14 février, cela nous donne :

Salle 8
- à partir de 10h : Groupe de travail à composition non limitée sur l’informatique
- 13h15 à 14h30 : Groupe des 77 (sur le financement du développement)
Salle 9
- 9h à 10h : Groupe des 77 (sur la Commission du développement social)
- 13h15 à 14h30 : idem
- 15h à 18h : Groupe des 77 (sur les questions relevant de la Cinquième Commission)

Le « Groupe des 77 » est une réunion de pays en voie de développement, auquel n’appartient aucun membre de l’Union européenne, pas plus que les États-unis. Or, Gilles Lorant laissait entendre que les nations conviées aux réunions auxquelles il prétendait avoir assisté étaient essentiellement des pays industrialisés, à l’initiative de trois sénateurs américains… Encore une raison de plus de douter de la véracité de son récit.

Pourtant, Gérard Lebat continue, à ce moment, d’accorder une totale confiance aux dires de Gilles Lorant, d’autant plus que ce dernier vient de les lui confirmer de vive voix lors du Repas Ufologique parisien du 4 mars.

Pourtant, deux jours plus tard, la baudruche commence à se dégonfler : Gérard Lebat publie sur son site Internet un démenti où il indique que, suite aux doutes d’un de ses correspondants sur le CV dithyrambique de Gilles Lorant, il a demandé à ce dernier de justifier, entre autres, de sa carrière de pilote de chasse. En guise de réponse, il reçoit un courriel de M. Lorant indiquant qu’il n’a « pas de lien avec l’Institut des hautes études de la défense nationale » – vraisemblablement parce qu’interrogé par des tiers au sujet de M. Lorant, l’IHEDN se disposait à le poursuivre pour « usurpation de titre ». Si pour M. Lebat cette découverte ne suffit pas à remettre en cause l’intégralité de ses révélations, le même jour, c’est la FEA qui indique dans un rectificatif que Gilles Lorant a été forcé de démissionner de son poste de trésorier de l’association, et n’est plus membre de cette dernière. Par la même occasion, la FEA n’hésite pas à désavouer l’intégralité des propos de Gilles Lorant sur la prétendue réunion tenue aux Nations-Unies.

Gérard Lebat lui emboîtera le pas le lendemain, 8 mars. Le rejet des déclarations de Gilles Lorant est à la hauteur de l’enthousiasme qui les avait accueillies trois jours auparavant, dont par ailleurs, toute trace sur la page d’accueil du site Internet des Repas Ufologiques a désormais disparu : « nous pouvons penser que ce déplacement et toutes les déclarations l'entourant, ne sont que pure fiction ! […] Dans l'état des choses, cette affaire est un canular ». Chacune des assertions de M. Lorant semble s’effondrer l’une après l’autre : incapable de produire le billet d’avion qui aurait prouvé sa présence à New York les 13 et 14 février, il affirme en outre, selon Gérard Lebat, avoir menti au sujet de sa prétendue carrière de pilote de chasse.

À l’heure où s’écrivent ces lignes (samedi 8 mars), la baudruche est désormais complètement à plat. Cette affaire survivra sans doute… aux États-unis, où la source des Pickering et de Michael Salla reste prudemment anonyme, donc invérifiable. Espérons que son volet français servira de leçon, non pas au seul Gilles Lorant comme le souhaitait Gérard Lebat dans son démenti du 7 mars, mais à tous les ufologues un peu trop prompts à céder aux sirènes de l’argument d’autorité, parmi lesquels figurent… Gérard Lebat lui-même. Si on ne manquera pas de saluer ce dernier pour avoir finalement appliqué son esprit critique, en revanche, on ne peut que déplorer le dédain qu’il avait exprimé à l’encontre de ceux qui avaient été les premiers à l’exercer… alors que la suite des événements n’allait pas tarder à leur donner raison.

 

Éric Déguillaume