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Zététique et théorie du complot Imprimer Envoyer
Écrit par Éric DÉGUILLAUME et Nicolas VIVANT   

 

Cet article est paru dans notre newsletter n°41 en novembre 2008.

 

L'esprit critique tend à se méfier des théories du complot parce qu'elles naissent de leur propre réfutation. Explication : en règle générale, on considère à juste titre que « l'absence de la preuve n'est pas la preuve de l'absence ». La conséquence logique de ce principe est qu'il est impossible de démontrer l'inexistence de quelque chose, et que l'on doit donc démontrer positivement ce qu'on affirme exister. Une chose qui n'est pas démontrée est ainsi considérée, en science, comme inexistante jusqu'à preuve du contraire (sachant qu'une véritable ouverture d'esprit implique d'imaginer aussi que cette « preuve du contraire » ne vienne jamais parce que le phénomène considéré n'existe pas tout court).

 

Des théories irréfutables

Les complotistes, eux, dévoient ce principe. Puisqu'ils n'ont pas de preuve que leur théorie est la bonne, au lieu de remettre en question leur opinion, ils vont imaginer que les preuves existent, mais qu'elles ont été dissimulées ou supprimées par quelque sombre personnage ou institution. C'est là un bel exemple de réduction au plus court de ce qu'on appelle communément la dissonance cognitive : plutôt que de revenir sur une croyance qui fonde en partie ou en totalité sa personnalité, le partisan du complot aura tendance à échafauder ce genre de théorie ou à s'y accrocher. Si l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence, pour le complotiste, l'absence de preuve devient preuve du complot. Pour lui, s'il n'y a pas de preuve, ce n'est pas parce que la théorie qu’il soutient est fausse (chose inconcevable), c'est parce qu'elles ont été supprimées. Et donc, qu'il y a complot pour les faire disparaître. Et quand on fait remarquer qu'il n'y a pas de preuves d'une telle conspiration, on vous rétorquera que c'est normal, puisque le complot les a toutes fait disparaître. Ainsi, la théorie du complot s'autoalimente en permanence.

C'est ce qui en fait la force, et sans doute la popularité : comme on ne peut pas, logiquement, prouver l'inexistence de tels complots, ceux-ci sont « irréfutables » au sens où l'entendait Karl Popper ; accessoirement, de ce fait, les théories du complot ne peuvent être considérées comme des théories scientifiques. En effet, pour qu'une théorie puisse être traitée scientifiquement et raisonnablement, il faut qu'elle soit réfutable. Sans réfutablité, point de démarche visant à trier le vraisemblable du faux.

Une façon relativement simple de mettre en évidence le caractère irréfutable (et donc non scientifique) d'une théorie basée sur l'existence d'un complot est de demander au tenant de celle-ci quelle preuve il accepterait pour reconsidérer la validité de son hypothèse. En règle générale, on se rend compte que, pour lui, aucune preuve n'est finalement acceptable.

 

L'absence de données objectives pour supporter la théorie

À la longue, cela finit par déboucher sur des allégations surréalistes, avec des complots tentaculaires et omnipotents ne laissant jamais aucune trace ni aucune preuve de ce qu'ils sont censés dissimuler, ni même un indice crédible de leur existence. Paradoxalement, ces comploteurs seraient à la fois assez forts pour faire disparaître toute preuve de leur implication, mais en même temps assez stupides pour attirer l'attention de quelque « chercheur de vérité » ou internaute, « initié » d'un genre nouveau qui voit ce que les autres ne voient pas, et le laisser s'épancher sans limites sur le secret qu'ils sont censés protéger à tout prix (bien sûr, quand on leur fait remarquer cette incohérence, les complotistes échafaudent une nouvelle explication ad hoc sur mesure : « c'est de la désinformation », « cela fait partie du complot » - vous noterez qu'on peut tourner longtemps en rond comme cela !). On peut aussi faire remarquer que, l'erreur étant humaine, on voit mal comment des conspirations impliquant autant de monde pourraient durer parfois des décennies sans laisser échapper la moindre trace crédible de leur existence.

Évidemment, les tenants d'une théorie du complot vous rétorqueront que ces indices existent, puisqu'ils les voient. C'est là qu'il incombe de redoubler de vigilance critique. « La source d'une information est fondamentale », dit-on en zététique : demandons-nous d'où vient l'information. S'agit-il d'une source anonyme, travaillant prétendument dans telle agence gouvernementale et ayant accès à des informations « above top secret » ? N'importe qui peut écrire ce genre de « témoignage » et le poster anonymement sur Internet, cela ne rend pas vrai ce qu'il y raconte pour autant. Si la source est nommée, il convient si c'est possible de vérifier ses dires, si tant est qu'ils soient vérifiables. Si ce n'est pas le cas, mieux vaut afficher la plus grande circonspection, voire passer son chemin.

 

L'utilisation du curseur de vraisemblance

Certaines des théories complotistes s'appuient sur la mise en évidence d'« anomalies » dans les « thèses officielles ». C'est le cas, par exemple, de celles qui remettent en cause le premier pas de l'Homme sur la lune ou la réalité des attentats du 11 septembre 2001 aux États-unis. Aux tenants de ces théories, il est très difficile de faire comprendre que les anomalies, réelles ou supposées, si elles peuvent permettre de se questionner sur les conclusions présentées, ne sont en aucun cas un indice de la validité de théories alternatives. La publication des anomalies, si elle n'est pas suivie d'une recherche de preuves objective, ne peut constituer qu'une première étape. Or, où sont les preuves d'une « démolition contrôlée » des tours du World Trade Center ? Où sont les preuves d'une reconstitution en studio de l'alunissage de Apollo 11 ?

Face à deux théories concurrentes concernant un même phénomène, le zététicien aura tendance à utiliser un élément essentiel de sa boîte à outil : le curseur de vraisemblance. Sur une échelle de 0 (invraisemblable) à 10 (certain), celui-ci essaiera de positionner les différentes théories en fonction de leur coût cognitif. Ainsi, une théorie qui remet en cause l'ensemble des connaissances scientifiques actuelles et qui n'est appuyée par aucune donnée objective sera jugée moins vraisemblable qu'une théorie qui s'inscrit dans le corpus des données scientifiques connues et pour laquelle on dispose de nombreuses données objectives. On peut illustrer cela en comparant la masse d'informations récoltée lors de la mission Apollo 11[1] au manque de données permettant de valider la théorie d'une reconstitution en studio. Ajoutons à cela qu'en pleine guerre froide le gouvernement soviétique n'a jamais remis en question la réalité de cette mission et le positionnement du curseur de vraisemblance se précise : la théorie selon laquelle l'Homme n'aurait pas posé le pied sur la lune lors de la mission Apollo 11 est alors d'autant moins vraisemblable (que les Russes avaient les moyens de savoir).

 

Rasoir d'Ockham et rasoir de Hanlon

Le contexte des événements cités et des preuves avancées par les complotistes est également à prendre à considération. Par exemple, l'armée de l'air états-unienne s'est bien livrée à une certaine dissimulation sur les ovnis, dans les années 1940-50. Seulement, ce n'était pas pour cacher au monde l'existence d'une intelligence extraterrestre, mais plutôt sa propre incompétence. En effet, ses officiers n'étaient alors pas du tout formés à étudier des cas d'ovnis et rarement capables de détecter les méprises simples qui forment l'essentiel du corpus des témoignages - ce qu'elle ne savait pas elle-même à l'époque. Or, le simple fait qu'il y ait dans l'espace aérien nord-américain quelque chose (les ovnis) que l'US Air Force ne sache pas expliquer (parce qu'elle n'avait pas les compétences techniques pour le faire) et contrôler, à une époque où sa mission première est de défendre le pays contre une intrusion nucléaire soviétique, était politiquement inadmissible. Ses dirigeants ont donc fini par choisir de ne plus parler des ovnis, en imaginant que les gens cesseraient d'en voir.[2]

En pareil cas, il faut donc aussi savoir se servir de ce qu'on nomme le « rasoir de Hanlon », un dérivé du fameux « rasoir d'Ockham » adapté aux théories du complot. On pourrait le résumer par « il n'est pas nécessaire d'attribuer à la malice ce que la bêtise suffit à expliquer ». En d'autres termes, l'incompétence, l'erreur sont des imperfections bien humaines et lorsqu'on examine un événement que d'aucuns attribuent à l'oeuvre d'un complot, il faut toujours se pencher en priorité sur ces explications simples et « moins coûteuses » avant d'y voir le résultat d'une hypothétique volonté délibérée.

Questions à se poser pour évaluer la vraisemblance une théorie :

  • Qui est à l'origine de cette théorie ?
  • Qu'affirme-t-il exactement ?
  • Quelles données l'auteur de la théorie apporte-t-il à l'appui de celle-ci ?
  • Quelles sont les hypothèses alternatives ?
  • Quelles sont les données qui appuient les autres thèses ?
  • Quelles sont les preuves que l'auteur jugerait acceptables pour considérer que sa théorie est fausse ?
  • Quel est le contexte (social, politique, économique...) ?

 

Éric Déguillaume et Nicolas Vivant

 


 

Notes :

[1] voir notre article « Au sujet de Apollo 11 et des premiers pas de l'Homme sur la lune... »
[2] Voir, par exemple, le livre de Edward J. Ruppelt : The Report On Unidentified Flying Objects, disponible en ligne à l'adresse www.nicap.org/rufo/contents.htm (en langue anglaise).
À lire également : Quelques principes de zététique.