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Faux souvenirs et manipulation mentale - Quelles perspectives ? Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte AXELRAD   
Dimanche, 07 Décembre 2008 01:00
Index de l'article
Faux souvenirs et manipulation mentale
Souvenirs Fantômes
Les vrais et les faux souvenirs
La psychothérapie suggestive
L'évolution et les caractéristiques sociologiques
Quelles perspectives ?
Interview d'Arnold Wesker
références et liens
Toutes les pages

 


V - Quelles perspectives pour demain ?


 

Notre espoir est que, grâce à la diffusion de l'information sur les TMR et leurs dangers, peu à peu, les psychothérapeutes qui les pratiquent s'interrogent sur leurs convictions et sur la nature de l'influence qu'ils exercent sur leurs patients. Car, en présumant qu'ils sont de bonne foi, cette information critique relayée par le corps médical, le corps judiciaire, les médias, les échanges au niveau du public... peut parvenir jusqu'à eux et les éclairer.

Les facultés telles que l'intelligence, la mémoire... sont encore des domaines très complexes où la science avance lentement. Certains mécanismes psychologiques sont déjà assez éprouvés et solides pour affirmer des faits et réfuter des allégations, telles que le refoulement par exemple. Mais l'étude scientifique de la mémoire est encore balbutiante. Raison de plus pour ne pas asseoir une thérapie sur une conception dogmatique de la mémoire. Le doute permet de démasquer le dogme.

Karl Popper a montré que pour être scientifique, une théorie doit s'appuyer sur des faits et des preuves et être réfutable. Les théories psychologiques n'échappent pas à cette exigence. Commentant Popper et son principe de « réfutabilité », Alain Boyer, professeur de philosophie à l'Université de Paris IV, écrit :

« Il ne faut pas chercher à confirmer, mais bien plutôt à réfuter nos théories, comme lorsque l'on teste un fuselage d'avion, dans les pires conditions : si nous n'y parvenons pas, et si nos théories nous surprennent au contraire par leurs capacités à prédire des événements inattendus, alors seulement nous pouvons les considérer comme « corroborées ». »

Rapportant une discussion qu'elle eut avec Ellen Bass, co-auteur de The Courage to Heal, E. Loftus expose le cas d'une jeune femme, Gloria Grady, 25 ans, qui entra en clinique pour trouver une solution à son obésité. Au bout de quelques mois de psychothérapie, elle dut être internée dans les services psychiatriques de l'hôpital. Elle écrivit alors une lettre à ses parents dans laquelle elle disait avoir retrouvé des « souvenirs horribles » de son enfance :

« Tout doit être fondé sur des preuves, expliquais-je à Ellen Bass. Dans les cas d'amnésie, nous avons de la documentation : des preuves connaissables, sûres, qu'il y a eu blessures, et que la perte de mémoire était imputable au traumatisme. Mais où sont les preuves des souvenirs refoulés, dans ces cas ? Pouvez-vous me prouver que Gloria Grady puisse endurer des tortures sexuelles et rituelles répétées et en refouler le souvenir, jusqu'au moindre incident, pensant que sa vie de famille était heureuse et ordinaire ? [...] Tout ce que je demande, ce sont des preuves que le refoulement est un phénomène réel, et que le cerveau est capable de répondre de cette manière au traumatisme. » (1997, p. 282-283)

Selon R. Webster, rien ne permet de prouver, en l'état actuel de nos connaissances, qu'un souvenir retrouvé en psychothérapie soit vrai : « À ce jour, on a été incapable de produire des preuves solides qu'un seul souvenir d'abus sexuel retrouvé en thérapie corresponde à de réels épisodes. On a en revanche abondamment prouvé que la mémoire (surtout la mémoire enfantine) est extraordinairement malléable et imprécise. » (1995, p.484)

Pour autant, l'absence de preuves du refoulement n'a pas amené E. Loftus à jeter cette question aux oubliettes. Elle l'a affrontée chaque jour : « Je me suis donnée à cette « obsession » parce que je crois que ce qui se passe actuellement est vital pour comprendre comment la mémoire fonctionne et comment elle déraille. » (Loftus, 1997, p. 65)

Le rôle de tout thérapeute est d'aider le patient à retrouver son unité personnelle, et, pourquoi pas, ses premières tendresses pour les êtres qui lui ont donné la vie, qui l'ont guidé pas à pas, éduqué, nourri, aimé, consolé... Car si, comme le dit E. Loftus, aucune relation entre parents et enfants n'est parfaite, si l'on peut regretter que ce qui aurait pu être ne l'ait pas été, des milliers de familles accusées injustement sont détruites par le phénomène des faux souvenirs, qui leur tombe dessus comme d'autres catastrophes, sans plus de logique apparente que les tremblements de terre, les accidents de voitures, les chutes de tuiles ou les guerres.

Les thérapies déviantes, telles que les TMR, nuisent aussi bien aux victimes réelles d'inceste qu'à celles qu'elle entraînent sur la fausse piste des faux souvenirs. Dans L'Enterrement de Freud, Raymond Tallis écrit : « Le travail spéculatif irresponsable des thérapeutes du soi-disant souvenir résurgent porte atteinte non seulement à ceux qui n'ont pas été sexuellement abusés, mais menace aussi de discréditer le témoignage de ceux qui l'ont vraiment été. » (1996, march9, Vol. 347-671)

Nous pensons que grâce à l'information critique sur ces thérapies déviantes que sont les TMR, les médecins, les juristes, les thérapeutes, les médias, le public, tous ceux qui se sentent de près ou de loin concernés par le problème des faux souvenirs retrouvés en psychothérapie, pourront mieux comprendre et maîtriser ce phénomène sociologique qui s'est développé dans tous les pays culturellement proches des États-Unis. Si l'on en croit les chiffres de l'enquête américaine que nous avons cités plus haut, ce phénomène des faux souvenirs reculera en France comme aux États-Unis, si les études et les informations sur ce problème se poursuivent.

 

Dessin de Sheri Storm : le père et l'enfant


Les patients qui ont réussi à sortir de l'engrenage des TMR le doivent souvent à un hasard tel qu'un document, qui raconte une histoire analogue à la leur. C'est le cas de Sheri Storm dont parlent K. Lambert et S. Lilienfeld dans La mémoire violée (2008), qui découvrit un matin en ouvrant le journal, un titre : « Procès pour faute professionnelle : la plaignante explique comment son psychiatre a implanté en elle de faux souvenirs ».
Sheri s'aperçut que cette histoire était identique à la sienne. Il lui fallut du temps pour mesurer l'ampleur des désastres que sa thérapie de récupération de souvenirs avait fait subir à sa personnalité :

« Aujourd'hui, écrivent les auteurs, elle a démêlé le vrai du faux. Elle sait que son trouble de la personnalité multiple était « iatrogène », c'est-à-dire extérieur à elle, produit par sa « thérapie ». Toutefois, des années après la fin des séances de cette thérapie, elle reste tourmentée par des souvenirs vivaces, des cauchemars et des réactions physiques à ce passé fictif. Bien qu'on lui ait expliqué que ces faux souvenirs s'atténueront au fil du temps, elle a beaucoup de mal à s'en débarrasser. »
Mais elle a eu le courage de témoigner. [17]

Il faudrait que les « retractors », ainsi désignées par la FMSF parce qu'elles sont revenues sur leurs accusations, parviennent, comme Sheri Storm, à témoigner de leur propre histoire, afin que d'autres victimes des TMR puissent elles aussi s'en sortir. Mais c'est une nouvelle épreuve que beaucoup d'entre elles n'ont pas toujours la force d'affronter.

Brigitte AXELRAD,
Professeur honoraire de Philosophie et de Psychosociologie,
décembre 2008

Merci à L'Observatoire Zététique pour la publication de ces articles et de contribuer ainsi à faire avancer ce problème vers sa solution.
Merci à Arnold Wesker d'avoir osé écrire cette pièce « litigieuse », d'avoir accepté de m'accorder cette interview à son sujet. Je forme le vœu que « Souvenirs Fantômes » revienne à l'affiche en France et soit rejouée suffisamment longtemps devant un large public désireux de comprendre ce mythe moderne des faux souvenirs, et de le voir enfin disparaître.
Comme disparaissent les modes.




Notes

[17] C. B. Brenneis est psychologue et membre de la Société Psychanalytique du Wisconsin, professeur au Département de Psychiatrie à l'Université du Wisconsin-Madison. Il a enseigné pendant longtemps dans le département de Psychiatrie de l'université de Yale et dans le « Yale Psychiatric Institute ».