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Les origines du « Syndrome des faux souvenirs » - La rébellion féministe Imprimer Envoyer
Écrit par Brigitte AXELRAD   
Dimanche, 31 Août 2008 01:00
Index de l'article
Les origines du « Syndrome des faux souvenirs »
Les théories de Freud
La rébellion féministe
La soumission librement consentie
Les victimes
Que faire ?
Conclusion
Références et liens
Toutes les pages

 


III. La rébellion féministe aux États-Unis et le « syndrome des faux souvenirs »


 

Aux États-Unis, le déni massif, tant parmi les femmes et hommes de loi que parmi les professionnels de la santé, du vécu des femmes et des enfants, victimes d'abus sexuels réels et avérés, donna aux TMR, thérapies de la mémoire retrouvée, les conditions essentielles pour qu'elles se développent.

Richard Webster montre comment le mouvement féministe puisa une partie de son énergie dans ce rejet des confidences des enfants et des femmes réellement abusés.

Certaines féministes se rebellèrent contre ce déni. Rejetées par des psychothérapeutes freudiens orthodoxes, elles se réfugièrent auprès de thérapeutes autoproclamés qui acceptaient de les écouter et dans des thérapies de groupe pour survivants de l'inceste, formés par des psychothérapeutes. Les premières personnes inscrites étaient des victimes réelles, qui n'avaient jamais oublié les abus subis. Puis se joignirent à elles « des femmes n'ayant pas de souvenirs d'inceste, mais diagnostiquées par leur psychiatre ou psychothérapeute comme souffrant de souvenirs d'inceste refoulés (...) Sous cette pression accrue, des femmes initialement sans souvenir se mettaient à visualiser des images d'abus sexuels impliquant leur père ou d'autres adultes, et ces images étaient alors interprétées comme des souvenirs ou des flash-back. » (Webster, 1998, p. 478)

Selon N. P. Spanos, les thérapeutes de « la résolution de l'inceste » se mirent à appliquer les mêmes procédés suggestifs que ceux utilisés par Freud pour appuyer sa théorie de la séduction : « En fait, en tous points de vue, ces chercheurs ont fait renaître de ses cendres la théorie de la séduction freudienne en suggérant qu'une très grande variété de difficultés et problèmes psychologiques provient de souvenirs d'abus sexuels durant l'enfance. » (Spanos, 1998, p. 84)

Des livres phares apparurent, tels que « The Courage to Heal – A Guide for Women Survivors of Child Sexual Abuse », (« Le Courage de Guérir – Un guide pour les survivantes des abus sexuels dans l'enfance »), en 1988, réédité pour la troisième fois en 1994, d'Ellen Bass et Laura Davis, « Secret Survivors » d'E. Sue Bloom (1990), ou encore « Repressed Memory » de R. Fredrickson (1992), etc. Ces manuels furent souvent recommandés par des thérapeutes à leurs clientes. Des groupes de thérapie « pour survivantes de l'inceste » se multiplièrent, puisant dans ces livres leurs arguments et leurs techniques de recouvrement de souvenirs.

 

1. « The Courage to Heal », un « Guide » pour les survivantes de l'inceste

On lit dans ce manuel un message répété de plusieurs façons : « ... même si vos souvenirs sont incomplets, même si votre famille affirme que rien ne s'est jamais passé, vous devez quand même vous fier à vous-mêmes. Même si ce que vous ressentez vous paraît trop extrême pour être possible ou trop léger pour être un abus, même si vous pensez « je dois l'avoir imaginé », ou « personne n'aurait pu me faire ça à moi », vous devez accepter que quelqu'un vous a fait ces choses. » (p. 87 et suiv.)

« The Courage to Heal », « Secret Survivors », exposent les listes de symptômes « prouvant » l'existence des abus dont il faut pour guérir retrouver le souvenir. Ces listes commencent avec cette question : « Retrouvez-vous beaucoup de points qui vous caractérisent dans cette liste ? Si oui, vous êtes peut-être un(e) survivant(e) de l'inceste. »

La liste comprend entre autres : la peur d'être seul dans l'obscurité, des cauchemars, une mauvaise image de son corps, des maux de tête, l'arthrite, la nervosité, la crainte de perdre le contrôle de soi, la culpabilité, la honte, une faible estime de soi, l'impression d'être fou, le sentiment d'être différent, ou encore : les règles douloureuses, des parents alcooliques, les accès de colère non motivés, la paranoïa, l'anorexie, la boulimie, l'obésité, etc. (Bass et Davis, 1994, p. 37 et suiv.)

Cet ouvrage propose aussi des techniques écrites et de visualisation, destinées à activer la remémoration des événements traumatiques d'il y a vingt ou trente ans en arrière. Les nombreux exposés de cas facilitent l'identification des lectrices à des victimes de l'inceste. On y apprend aussi grâce à des questionnaires à détecter les profils d'abuseurs dans son entourage proche. Par exemple, est-ce que votre boy-friend est soupçonnable d'abus, physique, sexuel, émotionnel (a-t-il tendance à ignorer vos sentiments ? etc.) (p. 244-245).

Les formes que peut prendre l' « abus sexuel » sont elles-mêmes très diverses, pouvant aller d'un regard, d'un frôlement de la main, etc., au viol proprement dit. Edward Behr rapporte les affirmations de défenseurs des souvenirs retrouvés : « Selon Sue Blume, l'absence de contacts physiques n'est nullement la preuve de l'innocence d'un parent supposé incestueux » « L'enfant peut être victime de l'inceste au travers de phrases prononcées, de sons, ou parce que témoin de gestes ou de comportements à caractère sexuel, même si ceux-ci ne le concernent pas directement. » Pour Patricia Love, autre défenseur des TMR, l'inceste est aussi « émotionnel ». Les victimes sont alors des enfants « dont les parents semblent dévoués et affectueux, omniprésents, les couvrant d'éloges et de cadeaux », car, en vérité, « ils font tout cela dans le but inavoué de satisfaire leur propre frustration ». (Behr, 1995, p. 131)

Des centaines de milliers de femmes se sont alors remémoré des souvenirs de viols ou d'abus sexuels, subis dans leur enfance.

Les auteurs utilisèrent la crédulité des femmes : « Si vous pensez avoir été abusée et que votre vie en porte les symptômes, alors c'est que vous l'avez été. »

 

Elles les poussèrent à la confrontation, à la vengeance, à la dénonciation de leurs bourreaux qu'ils soient parents ou grands-parents et même sur leur lit de mort. Elles leur donnèrent en exemple des « survivantes » ayant eu ce « courage » : « Une autre femme, abusée par son grand-père, alla à son lit de mort et, devant toute sa famille, le confronta avec colère directement là dans l'hôpital ». (Bass et Davis, 1994, p. 139-140) [12]

La confrontation est un passage obligé de la guérison : « Il y a plusieurs façons de confronter [son abuseur] ou de révéler [ses actes]. Vous pouvez le faire en personne, au téléphone, par lettre, dans un télégramme, ou par le biais d'un émissaire. Il y a 20 ans, une femme alla à l'enterrement de son grand-père et raconta à tous devant la tombe ce qu'il lui avait fait... La première confrontation n'est pas le moment pour discuter des problèmes, pour écouter la version de l'histoire de votre abuseur, ou pour attendre les réactions de chacun. Allez-y, dites ce que vous avez besoin de dire, et partez. Faites-le rapidement. Si vous voulez discuter, faites-le une autre fois. » (1994, p. 150) [13]

Exprimant ses doutes, Richard Webster écrit que jamais, jusqu'à aujourd'hui, on n'a pu apporter « des preuves solides qu'un seul souvenir d'abus sexuel retrouvé en thérapie corresponde à de réels épisodes. On a en revanche abondamment prouvé que la mémoire (surtout la mémoire enfantine) est extraordinairement malléable et imprécise. » (Webster, 1998, p. 484)

Pourtant les faux souvenirs se développèrent comme une véritable épidémie.

 

2. Le phénomène des « repressed memories » aux États-Unis dans les années 90

Richard Webster décrit comment se propagea aux États-Unis le phénomène des faux souvenirs retrouvés en psychothérapie : « La croyance que les souvenirs refoulés d'abus sexuel dans l'enfance causaient les névroses les plus sérieuses, surtout chez les femmes, ne tarda pas à générer des groupes et des sous cultures de psychothérapeutes et psychiatres, dans tous les États-Unis. Cette fièvre gagna en premier des thérapeutes de la nouvelle vague, ceux qui utilisaient l'hypnose, des techniques de relaxation, le travail sur le corps ou des conditionnements émotionnels divers. Mais elle s'empara bientôt de psychiatres et psychothérapeutes formés à la psychanalyse de la vieille école, ainsi que de nombreux jeunes psychanalystes. On vit parfois des psychiatres réputés, et même des neurologues, embrasser l'utopie de la quête frénétique des souvenirs refoulés d'abus sexuels. Nombre de troubles psychiatriques dont l'étiologie restait obscure passaient à présent auprès de certains cliniciens pour être le résultat d'abus sexuels durant l'enfance. Des études sophistiquées furent publiées pour le démontrer. [...] Au milieu des années 1980, l'idée (désormais médiatiquement acclamée) que des millions de gens aux États-Unis souffraient de souvenirs refoulés d'inceste, alimentait une gigantesque machine thérapeutique à produire des faux souvenirs : des patientes et patients qui n'avaient jamais eu aucun souvenir d'être abusés, et qui le plus souvent consultaient un psychothérapeute pour un problème mineur, ne tardèrent pas à sortir de thérapie avec des « souvenirs » détaillés et vivants de la façon dont, enfants, ils avaient été abusés sexuellement, de façon violente et récurrente, voire rituelle. » (Webster, 1998, p. 481- 482)

Ce diagnostic a été posé aux États-Unis avec une fréquence démentielle. Entre 1988 et 1998 plus d'un million de gens ont été individuellement concernés, des dizaines de milliers de familles se sont déchirées sur des allégations d'inceste « jaillies » de ces « souvenirs » prétendument « refoulés », puis « retrouvés » [14]

Comment est-il possible que des individus, qui jusque là n'avait aucun souvenir d'abus sexuel subis dans leur enfance, puissent les « retrouver », après quelques semaines ou quelques mois de thérapie, et accuser leurs parents ou leurs proches. N'est-ce pas justement l'effet de l'influence thérapeutique.

 


Notes (cliquez sur les nombres pour revenir dans le texte là où vous en étiez)

[12] « Another woman, abused by her grand-father, went to his deathbed and, in front of all the other relatives, angrily confronted him right there in the hospital » (Bass et Davis, 1994, p. 139-140)

[13] « There are many ways to confront or disclose. You can do it in person, over the phone, through a letter, in a telegram, or through an emissary. Twenty years ago, a woman went to her grandfather's funeral and told each person at the grave site what he had done to her... The initial confrontation is not the time to discuss the issues, to listen to your abuser's side of the story, or to wait around to deal with everyone's reactions. Go in, say what you need to say, and get out. Make it quick. If you want to have a dialogue, do it another time. » (Bass et Davis, 1994, p. 150)

[14] Voir notes [3] et [4] ci-dessus.