« Le niveau baisse ! » : une affirmation zététicable ? Imprimer
Écrit par Jean-Louis RACCA   
Vendredi, 30 Novembre 2007 01:00

 

Cet article a été publié dans notre newsletter n°23, en mai 2007.

 

« Le niveau baisse ! » : qui n’a jamais entendu, sinon prononcé [1], cette sentence ?

Je ne m’étendrai pas ici sur le problème de savoir s’il est important que le niveau baisse ou monte, s’il est grave, pour un pays par exemple, que les capacités d’expression orales ou écrites aient tendance à baisser ou encore si l’intérêt lui-même qu’une société porte à la notion de niveau dit quelque chose sur les valeurs véhiculées par ladite société (cf. Charlot, 1993). Je laisserai de côté ces aspects de la question, même s’ils sont d’un grand intérêt politique et démocratique. J’essaierai plutôt de voir s’il est possible de confirmer ou d’infirmer la phrase « Le niveau baisse ! » d’un point de vue « zététique ».

Il faudra donc d’abord définir le niveau, dont chacun pense avoir une notion intuitive. Et, pour savoir s’il baisse, en avoir une définition quantitative. Plusieurs définitions pourraient ainsi être proposées :

  1. le niveau d’une population est le pourcentage de celle-ci capable de résoudre un problème ou un ensemble de problèmes donnés.
  2. le niveau d’une population est le pourcentage de celle-ci obtenant le niveau bac + X.

On voit immédiatement les objections qui pourraient être faites à la définition 2 : « les diplômes sont aujourd’hui dévalués, le bac ne vaut plus rien [2], etc. » Donc le fait qu’une plus grande quantité de gens l’obtiennent ne prouverait rien…

Je compte donc m’en tenir à la définition 1.

Même avec cette définition « parcimonieuse » du niveau, une tentative d’examen de la phrase « Le niveau baisse ! » devra tout d’abord, pour être qualifiée de zététique, éviter les réponses subjectives dues aux impressions personnelles. Il ne s’agira pas de sortir quelques exemples individuels de collégiens ne sachant « pas lire » ou de bacheliers faisant des fautes d’orthographes en les comparant aux écoliers d’antan, d’ailleurs souvent mythifiés.

Mais il faut se garder aussi d’un autre écueil et se méfier des impressions subjectives même si celles-ci sont partagées par un très grand nombre de personnes. L’exemple suivant va nous montrer une fois de plus que tirer une conclusion générale à partir de son vécu (ou même du vécu de toute une population) peut être illusoire.

Considérons, en effet, cette situation imaginaire : on interroge tous les enseignants pour savoir combien d’élèves de 18 ans d’aujourd’hui savent résoudre tel problème, par exemple une équation du second degré. Chaque enseignant répond, par exemple, 50% au vu de ce qu’il constate dans sa propre classe. Il y a 30 ans, les enseignants (parfois ce sont les mêmes…) répondaient 90%. Les enseignants peuvent ainsi tous avoir le sentiment que le niveau baisse : c’est plus qu’une vague impression, c’est un constat qu’ils font à propos de leurs propres élèves. Mais si l’on considère qu’il y a trente ans, seuls 30% des élèves d’une classe d’âge parvenaient en Terminale, contre 80% aujourd’hui, faisons les comptes : 50% de 80% = 40%, alors que 90% de 30% = 27% !

Si l’on observe les choses du point de vue de la classe d’âge, le niveau monte incontestablement (car 40 > 27), alors que chaque enseignant constate dans sa propre classe que « Le niveau baisse ! » (puisque 50 < 90). Cela ne surprendra guère le zététicien qui sait bien que « le bizarre est probable » : c’est même une des facettes de la zététique.

À quoi se fier alors pour se faire une idée ?

Il faudrait au minimum des études comparant des performances de générations différentes sur les mêmes épreuves.

De telles études existent :

  • Les statistiques militaires concernant les performances des conscrits [3] sur les mêmes épreuves montrent une amélioration desdites performances de 62 à 95 (Establet, 2003).
  • L’enquête menée par les professeurs Adey et Shayer (King’s College, Londres) relatée dans un article du Sunday Times (29 janvier 2006).

Menée sur 25000 enfants de 11 ans, en 1976 puis en 2005, elle comportait entre autres les deux épreuves suivantes :

Les enfants sont invités à observer pendant que l'on verse de l’eau jusqu'au bord d'un récipient grand et mince. On vide alors l'eau de la bouteille dans un petit verre large. Le grand récipient est de nouveau rempli. Puis on demande aux enfants si les deux récipients contiennent maintenant la même quantité d'eau.

Une autre question concerne deux blocs de taille semblable – l’un en laiton, l'autre en pâte à modeler. On demande aux enfants quel est celui qui déplacerait la plus grande quantité d'eau lorsqu’on les laisse tomber dans un récipient.

La baisse des performances des enfants entre 1976 et 2005 est significative.

Qu’en conclure ?

La plus grande prudence s’impose devant les résultats pour le moins contradictoires des études ci-dessus. Elles portaient de toutes façons sur des compétences différentes : (écriture et dictée à l’armée, « physique » pour l’étude d’Adey et Shayer).

Enfin, peut-être doit-on aussi et surtout se garder d’assimiler niveau et intelligence.

Ainsi la déclaration d’Adey, citée dans l’article du Sunday Times : « l’intelligence des enfants de 11 ans a baissé de trois ans au cours des deux dernières décennies », semble tenir de l’effet paillasson : la réussite à ce test est-elle assimilable à l’intelligence ?

Mais l’un des principaux obstacles rendant vaine cette assimilation réside dans la distinction à faire entre le « savoir vivant » et le « savoir mort », notions que l’on trouve bien illustrées dans l’extrait suivant : « Un navigateur phénicien avant Jésus-Christ naviguait aux étoiles, sans carte ni boussole. C’était un rapport direct aux savoirs vivants, incorporés en lui, et en ce sens, il était bien plus "intelligent", sur le plan personnel, que bien des navigateurs d’aujourd’hui. Mais bien plus "faible" dans ses capacités de navigation, puisque le seul fait de quitter les côtes de vue le mettait dans un péril mortel. Avec une carte et une boussole, beaucoup plus de monde peut faire beaucoup plus que ce navigateur, avec infiniment moins de connaissances. La maîtrise du principe (physique) de la boussole ou du GPS, des procédés de projection d’une sphère sur un plan (par exemple celle de Mercator) n’est pas incorporée dans les utilisateurs, elle l’est dans l’objet, c’est un savoir mort. Mais ces savoirs sont remplacés par d’autres et les techniques liées aux tâches à accomplir deviennent disponibles pour le plus grand nombre. Certes, cela produit une dépossession, puisque les principes de notre environnement nous échappe, d’où la crainte si répandue devant ce processus, et la volonté désespérée d’y faire face soit par une accumulation de savoirs, soit par la recherche de savoirs à portée "universelle", deux recherches évidemment mythiques. » (Joshua, 2004)

Le navigateur phénicien se serait-il mieux servi de son GPS qu’Olivier de Kersauzon ? : la question elle-même n’a aucun sens.


Au final, je ne suis guère avancé : je crains que le niveau soit un tel mot-valise que la phrase « Le niveau baisse ! » ne reçoive jamais de confirmation ou d’infirmation satisfaisante. En tous cas, je n’ai pas réussi à la zététiquer, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne soit pas zététicable.


Jean-Louis Racca

 


Notes


 

[1] De préférence en levant les yeux au ciel et en écartant les avant-bras.

[2] Je n’ai pas dit que je pensais cela.

[3] Malgré les lacunes méthodologiques concernant leur obtention… À propos de ces lacunes, cf. cet article.