Page principale Divertissement Chroniques zétético-musicales n°10 : Screamin'Jay Hawkins et Alain Bashung
Chroniques zétético-musicales n°10 : Screamin'Jay Hawkins et Alain Bashung Imprimer Envoyer
Écrit par Richard MONVOISIN   

 

Cet article est paru dans notre newsletter n°48 en juin 2009.


Screamin'Jay Hawkins

Depuis 2004 et la série de documentaires The Blues, A Musical Journey, emmenée par Martin Scorcese, on connait bien les origines musicales du blues ‒ que les sonorités mandingues se disputent aux pleurs des esclaves cotonniers du Mississipi. Toutefois, personne n'a pu cerner par quel procédé surnaturel cette musique vient titiller ce repli de l'esprit, censé peser 21 grammes, que le sceptique le plus grincheux aurait bien du mal à dénommer autrement qu'âme.

À propos d'âme, je pourrais bien vous raconter d'ailleurs comment certains bluesmen comme Tommy Johnson ou Robert Johnson dirent l'avoir monnayée au diable, près du croisement de route de Clarcksdale (encore qu'il semble que Robert aurait chouravé l'histoire de Tommy)...

Grand jeu de l'été : parmi les trois personnages ci-dessus qui ont tous vendu leur âme au diable. Un seul n'est pas bluesman. Saurez-vous le reconnaître ?

Non, je voudrais m'attarder un peu sur un chanteur un peu oublié de Blues Rock, ou plus précisément de Ghoul Rock, dont le style est totalement paranormal. Son vrai nom, Jalacy Hawkins, n'est pas dans les annales, mais la postérité l'a gardé sous le sobriquet de Screamin'Jay Hawkins, le hurleur.

Ce type, à l'histoire torturée, ancien boxeur, immense chanteur et excellent pianiste avait la coutume de sortir d'un cercueil lors de ses concerts, affublé d'une cape, trainant derrière lui un squelette, faisant nombre de facéties qu'il agrémentait copieusement de terrifiants grognements. Je crois que c'était le seul chanteur de blues capable de tenir sa gamme en public en faisant des feux follets d'une main, en agitant une canne surmontée d'un crâne qui fume de l'autre, tout ceci avec un os dans le nez. (Pour votre gouverne, ce crâne s'appelle Henry.)

Anecdote : il est dit qu'en 1976, en utilisant des explosifs sur scène, ce grand gamin de Jay se serait rendu aveugle pour plusieurs semaines. Les Saint Thomas parmi vous que ne croient que ce qu'ils voient peuvent faire vaciller leur raison ici en regardant cette vidéo : I put a spell on you.

D'ailleurs, Monsieur Hawkins avait plus d'un tour de sorcier dans son sac. Voici par exemple sa recette de vin d'alligator, à laquelle il doit une partie de sa gloire :

 

Alligator Wine (1954)

Take the blood out of an alligator, yeah           
Take the left eye of a fish, yeah
Take the skin off of a frog, yeah
Yeah, and mix it up in a dish
Add a cup of grease swamp water
And then countin' one to nine
Spit over your left shoulder
And you got alligator wine
Alligator wine - YEHE HUH UH
Your porcupine
Is gonna make you mine, oh yeah
Yeah, is gonna make you mine
It'll make your head bald, babe
I say it make your toes freeze
It'll turn your blood into steam – ASH!
It'll make you cough and sneeze
You gotta scream UHH like an eagle
You gonna roar like a mountain lion
When you get finished drinking
Good old, yeah, alligator wine
Meet at the stroke of midnight
By the swamp down in the wood
I'm gonna make you love me babe
Like you never thought you could  
You gonna break my magic potion  
And your bloodshot eye is gonna shine
You gonna be scared forever  
Too much alligator wine 
Alligator wine    
WHOAA

Vide de son sang un alligator
prélève l'œil gauche d'un poisson
retire la peau d'une grenouille
Et broie-la dans un récipient
Verse un verre d'eau putride des marais
Et, comptant de 1 à 9
Crache par dessus ton épaule gauche
Et t'auras du vin d'alligator
Vin d'alligator – YEHE HOU HOU
Ton porc-épic
te fera mienne
Ouais, te fera mienne
Il rendra ton crâne chauve
Je te dis qu'il fera geler tes orteils
Il changera ton sang en écume – ACH !
Il te fera tousser et renifler
Tu crieras OUH comme un aigle
Tu rugiras comme un lion des montagnes
Quand tu auras fini de boire
Le bon vieux, ouais, vin d'alligator
On se rencontrera sur les coups de minuit
Près du marécage au fond du bois
Je vais te rendre fou d'amour pour moi, babe
Comme tu n'aurais jamais pensé pouvoir l'être 
Tu devras alors casser ma potion magique
Et ton oeil injecté de sang se mettra à briller
Tu resteras effrayée pour toujours
Trop de vin d'alligator
Vin d'alligator
[Il est content]

 

Pour les lecteurs désireux de pousser plus loin l'expérience, et de frissonner de peur tout leur soûl, je recommande d'éteindre la lumière et de mettre à fond She put the whammy on me (Elle m'a envouté), et surtout I hear voice (J'entends des voix), deux affirmations tout à fait vraisemblables quand on connaît ce zouave.

Hélas, si monsieur Hawkins était rompu à la scène, son anévrisme le fut aussi, le 12 février 2000.

Les cinéphiles, après l'avoir vu notamment dans les films Mystery Train de Jim Jarmush et dans Perdita Durango d'Álex de la Iglesia, le reverront avec plaisir brailler un slow post-moderne dans le film Peut être de Cédric Klapisch, peu de temps avant de rentrer, cette fois définitivement, dans son cercueil.


Alain Bashung

Vous le savez, Bashung a cassé sa pipe, il y a peu. La dernière période est vraiment ma préférée, avec ses ambiances moites et hypnotiques, mais en allant exhumer quelques vieux morceaux, on met la main sur des petits bijoux zététiques. Par exemple dans l'album Roulette russe de 1979, on peut l'écouter chanter :

Méditation, concentration, tout en commun, voilà la thérapie de groupe
Un jour voilà le Guru qui me dit laisse-toi aller on va te suivre à la loupe
J'en ai dit deux mots à sa femme qui est belle comme Gisèle Vishnou
Guru, tu es mon Fürher de vivre

Ou encore Y a un yéti, hymne de nos amis cryptozoologues :

Marcel dépêche-toi, branche-moi la sirène
Je vois un type qui gaule une cassette d'Eric Charden
Heureusement qu'on est là pour faire respecter la loi
Il a des plumes partout et le teint basané
Je te parie ma paye que c'est un étranger
Heureusement qu'on est là pour faire respecter la loi
Y'a un yéti dans le Monoprix
Y'a un yéti

Bashung emporte avec lui certains univers très mysticoïdes, notamment depuis Fantaisie militaire en 1998 où il nous ordonne :

La belle au bois dormant a fermé les écoutilles
Elle hiberne, elle hiberne
La réveillez pas, laissez-la, la réveillez pas
Pas avant 2043
D'ici là jailliront des cascades, d’ici là vogueront les obscurs
D’ici là glisseront les combats, d’ici là j’aurai découvert
Lequel de mes plusieurs sera à même de la sauver
D’ici là je l’ai
D’ici là j’attendrai

Nous aussi on t'attend pour 2043, et on verra lequel de nos plusieurs viendra te chercher.

Balèze, le Bashung. Même qu'il pouvait rester vachement longtemps dans l'eau.

 

Richard