La méthode Breuss s’invite aux victoires de la musique Imprimer
Écrit par Richard Monvoisin   
Jeudi, 15 Mars 2007 16:05

Lors des Victoires de la musique 2007, le 10 mars, quelqu’un a forcé le micro d’Agnès Jaoui, qui chantait je ne sais trop quoi. C’est ici : http://miniurl.org/vRX
Il est intervenu pour témoigner de façon impromptue, mais touchante, pour témoigner de sa guérison du cancer par des méthodes naturelles, - en l’occurrence la méthode Breuss -, et en clamant qu’on nous ment sur les chiffres du cancer. Il s’est évidemment fait virer, manu militari, par Nagui et ses sbires. Ce mini-piratage, très touchant, est l’occasion de rappeler quelques mises en garde zététiques.

Le Post hoc

L’être humain a une forte tendance à créer des causalités là où il y a des corrélations (on parle en zététique d’effet Cigogne). Dans les domaines de la santé, on sait que ce n’est malheureusement pas parce qu’on a guéri après une danse de la pluie, une cuite carabinée, des passes magnétiques ou une cure de Breuss que ces pratiques sont la « cause » de la guérison. Il arrive qu’on guérisse spontanément (8 à 9 pathologies bénignes sur 10), et même de cancers. Certes, c’est rare, mais ça arrive.
Chez les thérapeutes, le biais consistant à associer la dernière méthode employée et la guérison est appelé volontiers le Post hoc ergo propter hoc, « juste après, donc conséquence de ».

Généralisation hâtive

Pour pouvoir vanter une thérapie, il faut que son efficacité soit démontrée sur un grand échantillon de gens, et par rapport à d’autres méthodes de soin. Un seul cas ne suffit pas à faire une généralité valide pour tous. C’est là que réside le danger du genre de déclaration du monsieur, car il se peut que, si ça a « marché », - c'est-à-dire s’il y a bien causalité entre la cure de Breuss et son mieux-être -, ça ne marche peut être que pour son organisme à lui. Encourager les gens, sur la base d’un discours complotiste (« on nous cache tout ») à choisir ce genre de thérapie parce que ça a « fonctionné » sur soi, c’est non seulement faux mais très risqué. En toute bonne foi, ce monsieur fait prendre des risques aux autres.

Superposition de traitement

Il arrive aussi, hélas, que des gens se soignent de manière médicale (genre chimiothérapie) et « complètent » par une autre pratique « alternative ». Lorsqu’il y a guérison, la tentation est forte de « vouloir croire » que c’est la pratique « alternative », bien plus charmante, qui a fonctionné. Pourtant, il est plus probable que ce soit le traitement médicalement validé qui ait agi. Pour conclure que c’est bel et bien la méthode parallèle qui a permis la guérison, il faudrait en toute rigueur monter un gros protocole de test. Mais la joie est si grande d’avoir guéri qu’il est difficile de la contenir et d’attendre ledit protocole avant d’aller crier la bonne nouvelle.

La Cure Breuss

La méthode Breuss (de Rudolf Breuss, guérisseur autrichien décédé en 1990) est la suivante : il s’agit d’une cure de 42 jours à base de jus de légumes bio, proposée par Rudolf BREUSS : « Cancer, Leucémie et autres maladies apparemment incurables mais guérissables par des moyens naturels », éditions Labussière.

« Les jus de légumes peuvent être achetés en diététique (…) ou pressés soi-même à condition qu'il s'agisse de légumes bio. La quantité à absorber par jour varie entre 1/4 de litre et 1 litre.
(…)Avec une centrifugeuse, fabriquer à la demande un mélange de jus à partir des proportions suivantes de légumes frais :
- 300 g de betteraves rouges,
- 100 g de carottes,
- 100 g de céleri (racine),
- 30 g de radis noir,
- 1 pomme de terre avec pelure de la taille d'un œuf de poule (facultatif).
Nota : En cas de cancer du foie, la pomme de terre est nécessaire ».

Source : http://l.follet.free.fr/La%20cure%20de%20Breuss.htm.

La promotion de cette méthode est aussi faite sans mise en garde sur le site Jeune-et-Randonnée.

Pourtant, il existe des mises en garde sévères, notamment :

« La Cure de Breuss totale peut s’avérer dangereuse, puisque ce traitement entraîne une malnutrition considérable et donc un affaiblissement supplémentaire des défenses biologiques. On peut certes assister à une réduction de la croissance tumorale, mais la reprise d'une alimentation normale peut ensuite accélérer le processus cancéreux ». (traduction maison)
Source : Tumorzentrum Freiburg am Universitätsklinikum
Dans Henß H., Reinert E., Ebach A. & Huber R., Patientenratgeber Komplementäre Verfahren, Tumorzentrum Freiburg am Universitätsklinikum, 1. Auflg. Januar 2006, disponible ici.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, et tapissé de bonne foi

Voici l’illustration de ce qui peut s’apparenter à un drame moderne. Quelqu’un, en toute bonne foi, témoigne d’un événement très positif pour lui : mais en l’élargissant au reste de la population par son appel populaire, et en criant à l’occultation des preuves, il fait courir à d’autres malades le risque atroce de substituer leurs traitements validés par des traitements non fondés par une thérapie douteuse.
Bien sûr, il s’agit d’une piste intéressante : peut être qu’effectivement le céleri, ou le radis noir ont un intérêt dans le soin de la leucémie. Peut être... C’est là que la démarche scientifique a son intérêt : si ça « marche », on peut le montrer. Or pour l’instant, en guise de travail expérimental, il n’y a que cette affirmation sans source de 45 000 personnes guéries, et ce type qui vient témoigner au micro.

J’encourage les gens ayant entendu cet appel à attendre qu’un protocole expérimental de la méthode Breuss montre son efficacité avant de se mettre à faire la cure, et à se rappeler que non seulement « un témoignage, même touchant, ne fait pas office de preuve », mais surtout que « la bonne foi n’est malheureusement pas un argument ».

Richard Monvoisin, 13 mars 2007