Arnold Wesker - Souvenirs Fantômes (titre original : Denial) Imprimer
Dimanche, 20 Septembre 2009 10:38

 

« Souvenirs Fantômes »
Arnold Wesker
L’avant-scène Théâtre (2004)
112 pages - 9,50 euros

Qu’appelle-t-on  « souvenirs fantômes » ? Ce sont de faux souvenirs qui peuvent bel et bien venir du néant comme les fantômes. Pour qu'ils nous hantent, il faut que quelqu'un les ait appelés et que notre esprit soit prêt à leur donner corps. C'est ce que montre Souvenirs Fantômes, traduction française de Denial, pièce d'Arnold Wesker, dramaturge britannique contemporain.

Écrite en 1997, elle a été jouée pour la première fois au Théâtre Old Vic à Bristol, le 16 mai 2000. Adaptée par Jean-Michel Déprats, mise en scène par Jacques Rosner, elle a été représentée à Paris, à l'avant-scène théâtre en 2004. La pièce a aussi été jouée à Mayence en 2001 et à Bruxelles en 2008. Elle est programmée à Montréal pour le printemps 2009. C'est la première fois qu'un auteur littéraire de renommée mondiale ose parler courageusement de ce sujet difficile des faux souvenirs. Lorsque j'ai découvert Souvenirs Fantômes, j'ai été saisie par la justesse avec laquelle l'auteur montre la progression implacable de la manipulation mentale exercée par une psychothérapeute sur une jeune femme, Jenny, et le désastre que cela entraîne pour Jenny et sa famille.

En l'amenant sur la scène du théâtre, l'auteur donne corps à ce drame humain. Souvenirs Fantômes nous introduit dans le déroulement d'une sorte de psychothérapie, la thérapie de la mémoire retrouvée (TMR). Que nous lisions cette pièce ou que nous assistions à se représentation sur scène, nous devenons des « spectateurs engagés », selon la formule de Raymond Aron, d'une histoire qui pourrait bien aussi nous arriver, à nos enfants, à nous, à notre famille. Car cela peut arriver à tout le monde. Si chacun est unique, chaque douleur différente, chaque histoire particulière, le processus de la « mémoire retrouvée » est toujours le même. Chaque fois que l'accusation d'abus sexuel tombe sur des parents, vingt à trente ans après l'enfance de leur fille, (parfois, mais plus rarement, de leur fils), ils croient qu'ils sont les seuls à vivre ça puis, peu à peu, ils s'aperçoivent qu'autour d'eux d'autres parents souffrent du même mal, et que ce séisme, qui brise leur vie, survient pour tous de la même manière.

De ce fait, parler aujourd'hui de cette pièce brûlante m'a paru primordial, d'autant plus que, si elle fut bien reçue en 2000 en Angleterre, son accueil fut mitigé en 2004 en France. Lorsque j'ai demandé à Arnold Wesker s'il regrettait que sa pièce n'ait pas été plus largement jouée, il m'a répondu : « Oui ! Écrire Denial était la seule contribution que je pouvais apporter au débat. Le théâtre est supposé être, comme tous les arts, le foyer du courage et de la vérité. Le politiquement correct a pris le dessus sur le courage. »

 


Biographie d'Arnold Wesker


Arnold Wesker est né à Londres en 1932. Il est l'auteur de 43 pièces de théâtre, de quatre recueils de nouvelles et de plusieurs autres ouvrages. Sa pièce la plus célèbre écrite en 1957, La Cuisine, a été jouée dans le monde entier. Sa Trilogie, écrite de 1958 à 1960, a également rencontré un grand succès. Il a écrit Denial en 1997. Sa dernière pièce, The Rocking Horse, a été écrite en 2007. Il est l’auteur également de nombreux scripts pour la télévision, la radio et le cinéma, joués dans le monde entier et traduits en 18 langues. Son 1er livre de poèmes, All Things Tire of Themselves, vient tout juste d'être publié, en mars 2008. Il a dirigé ses pièces de théâtre à La Havane, Stockholm, Munich, Aarhus, Londres, Oslo, Rome, et son Opéra pour une femme « Grief » en 2008, à Tokyo. Il a été anobli en 2006, par la Reine Elizabeth. Michaël Billington l’a désigné comme « l'outsider congénital du Théâtre Britannique », à propos de Denial en 2000. Arnold Wesker appartient à la génération des auteurs anglais contemporains appelés Angry Young Men, « les jeunes hommes en colère », qui a dit se reconnaître dans Jimmy Porter, le personnage en colère, créé par John Osborne dans sa pièce Look back in Anger. Arnold Wesker n'a pas seulement trouvé en Jimmy Porter son alter ego, il a aussi confirmé par cette identification que le théâtre est la forme d'expression appropriée pour évoquer les sujets brûlants.


Citations



Sandy, la journaliste : « […] il existe un type d’esprit médiocre qui déteste le spectacle du bonheur. Chez tout le monde et sous n’importe quelle forme. Il en a horreur » (p. 41-42)

Karen, la mère de Jenny : « Comment avons-nous laissé les choses en venir là ? Une étrangère, quelqu’un qui ne la connaît que depuis un ou deux ans ? C’est absurde. Nous avons le passé… Qu’est-ce qu’elle a la thérapeute ? Nous avons des souvenirs… Qu’est-ce qu’elle a cette foutue Morgan ? Nous avons les liens du sang et les liens du cœur et les liens qui se créent quand on s’occupe d’un enfant malade. » (p. 49)

Dialogue entre Matthew, le père de Jenny et Karen, la mère :
Matthew : « Elle ne s’estime plus – c’est ça le problème qu’il faut résoudre. Même si au fond de son cœur elle sait qu’elle n’a jamais été maltraitée, comment peut-elle affronter le monde après avoir perdu tout ce qu’elle a jamais construit ? »
Karen : « Il faut peut-être que quelqu’un la persuade de créer une nouvelle entreprise, de s’estimer à nouveau, de devenir forte. Alors elle sera capable d’affronter le monde. Les gens sont raisonnables quand ils sont en position de force. » (p. 51)

Abigail, la sœur de Jenny, à la thérapeute : « Dîtes à ma sœur qu’elle me manque, que maman et papa ont le cœur brisé, et ne s’en remettront jamais, jamais, que nous faisons tous des erreurs et qu’il n’y a pas de honte à ça, qu’il faut du courage pour reconnaître qu’on s’est  trompé mais qu’à la fin on est plus fort et que je suis toujours là pour elle. » (p.56)

Karen : « Le jour où nous serons morts, si elle se rétracte, à qui dira-t-elle qu’elle regrette ? » (p.67)

Arnold Wesker :
« On m’a souvent comparé à un écrivain politisé. Je ne suis pas certain de savoir ce que cela signifie. Mon travail débute avec des êtres humains pas avec des idées. Parfois ces êtres humains sont animés d’idées, religieuses, politiques, ethniques, esthétiques. Parfois leurs vies sont dirigées par la passion, l’amour, la peur. » (Propos rapporté par Emmanuelle Polle, L’avant-scène théâtre, p.72)

« Je ne me rappelle pas avoir tué quelqu’un. Quel peut être mon crime ?». Après un immense succès dans son pays dans les années 60, les acteurs refusent dans les années 70 de jouer sa pièce, Les Journalistes, et dans les années 80 plusieurs de ses nouvelles pièces ne sont plus montées. (Ibid, p.72)

 

 


Interview d'Arnold Wesker


 

Brigitte Axelrad - Pourquoi avez-vous appelé votre pièce « Denial » (« Le déni ») ? Ce titre a été traduit en français par « Souvenirs Fantômes ». Êtes-vous d'accord avec cette traduction ?

Arnold Wesker - J'ai appelé la pièce « Denial » parce que c'est un mot qui peut être appliqué à plusieurs niveaux. La thérapeute dit à la fille qu'elle est en état de déni. Puis quand elle cède à la suggestion insidieuse de la thérapeute d'avoir été abusée par ses parents, Jenny entre dans un nouvel état de déni : elle dénie que ses souvenirs sont faux. Elle accuse sa sœur d'être en état de déni et bien entendu elle croit que ses parents sont en état de déni. Le déni est un mot qui est constamment utilisé dans le processus thérapeutique et donc dans la pièce. C'est aussi un mot qui peut être utilisé tout au long de la vie. Des gens tombent amoureux avec une certaine idée d'eux-mêmes, puis ils passent leur vie à nier que cette idée d'eux-mêmes est fausse. Je connais une jeune femme qui adore faire les boutiques. Elle achète constamment des choses et ainsi sa maison est pleine de sacs en plastique remplis d'affaires qu'elle n'a jamais ouverts et qu'elle a oubliés. Il s'agit d'une maladie mais elle nie être affligée de cette maladie. « Souvenirs Fantômes » m'a semblé être un titre raisonnable pour la pièce. Il n'a pas le sens de déni, je sais, mais il se réfère à une autre expression qui décrit ce triste procédé. Il s'agit du « False Memory Syndrome ». « Souvenirs Fantômes » pourrait marcher en anglais, mais le mot « faux » est plus fort et le mot « déni » encore plus fort. On m'a affirmé qu'il n'y avait pas de mot en français qui colle avec le mot « Denial ». Les traducteurs ne sont JAMAIS d'accord. C'est un sujet sensible dans le domaine littéraire.

 

B. A. - Quand avez-vous créé cette pièce et quelle était votre motivation pour écrire sur ce sujet ?

A. W. - J'ai commencé à prendre quelques notes pour cette pièce en mars 1996. J'ai fait douze ébauches et pour finir la Première a eu lieu au Théâtre Old Vic à Bristol, le 16 mai 2000.

À la base de cette pièce, il y a l'idée que m'a donnée une de mes vieilles connaissances. Il m'a parlé d'un couple de parents de son entourage dont la fille s'est retournée contre eux. Je ne connaissais rien du syndrome des faux souvenirs mais à partir des quelques détails qu'il m'a racontés au téléphone, j'ai su que cela m'intéressait. Je pouvais entrevoir le thème du « thérapeute manipulateur ». J'ai du mépris pour toutes les sortes de manipulateurs : les prêtres, les politiciens, les officiers de l'armée. J'ai rencontré le couple et écouté leur histoire qui devint le canevas brut de la pièce. J'ai fait des recherches sur le sujet, lu des livres pour et contre, parlé avec un journaliste spécialisé dans les affaires qui sont allées jusqu'au tribunal.

 

B. A. - Vous semblez connaître très bien tous les aspects : les sentiments de la jeune victime, Jenny, la stratégie de la thérapeute et la façon dont elle s'y prend pour obtenir le résultat escompté dans la tête de Jenny, le double langage de la thérapeute, l'un avec Jenny, l'autre avec la journaliste. Et enfin la surprise et la douleur des parents de Jenny. Comment avez-vous fait pour avoir une connaissance aussi approfondie du cas ?

A. W. - Le couple que j'ai rencontré a décrit de façon très vivante et colorée ce qui leur est arrivé à eux-mêmes et aux autres parents, et puis j'ai lu des livres, le reste vient de mon imagination. Je suis heureux que le résultat corresponde aux expériences que vous connaissez.

 

B. A. - À votre avis la thérapeute est-elle guidée plus par l'idéologie, l'argent ou par autre chose. Est-elle honnête ?

A. W. - Je pense que la thérapeute est guidée par le profond besoin de prendre le contrôle des existences, même si elle peut avoir commencé par éprouver de la colère envers les abus sexuels avérés sur de jeunes enfants. Et il faut bien admettre qu'il y en a beaucoup. La thérapeute est honnête parce qu'elle est persuadée qu'elle est du côté du bien.

 

B. A. - Dans quels pays votre pièce a-t-elle été jouée ?

A. W. - Les seules représentations de ma pièce ont eu lieu à Bristol en Angleterre (2000), Mayence en Allemagne (2001) et Paris (2004). La vidéo a été présentée à la télévision plusieurs fois.

 

B. A. - Savez-vous quel accueil votre pièce a reçu et quels étaient les commentaires ?

A. W. - La pièce a été très bien reçue en Angleterre, je n'ai pas eu d'écho de l'accueil en Allemagne. L'accueil de la production à Paris a été excellent avec toutefois une exception importante, un magazine TV dont j'ai oublié le nom, mais qui a une forte influence. La journaliste a compris la pièce, l'a détestée en disant que c'était une pièce dangereuse et que Wesker était un écrivain dangereux. Elle avait raison ! Mais sa critique a éloigné des gens.

 

B. A. - Le sujet semble difficile et l'objet de controverse. Savez-vous pourquoi ?

A. W. - C'est un sujet controversé, je pense que c'est lié à l'émancipation féminine d'une société présumée patriarcale. Ainsi l'enfant, et plus spécialement la fille, doit toujours avoir raison. Ceci explique pourquoi le film danois « Festen » fut un succès, le père était le coupable ! La pièce « Souvenirs Fantômes » (« Denial ») est dangereuse et sujette à controverse parce qu'elle envisage la possibilité que la fille se trompe et trouve avec l'aide de la thérapeute une explication aux échecs de sa vie. Le couple sur lequel est basé la pièce souffre encore beaucoup.

 

B. A. - Pensez-vous qu'il peut y avoir un « happy end » ? Je veux dire : la réconciliation entre les parents et leur fille est-elle possible ? Êtes-vous optimiste et pourrait-on donner confiance aux parents accusés pour l'avenir ?

A. W. - Je ne peux pas répondre à cette question. Chaque cas est différent. Certains enfants se rétractent et avouent qu'ils ont menti sous l'influence du thérapeute. D'autres s'en tiennent à leurs faux souvenirs que, bien entendu, ils ne pensent pas être faux.

 

B. A. - Nous ressentons que votre pièce peut être très utile à tous pour comprendre le problème ainsi qu'aux parents accusés pour leur faire découvrir que leur situation n'est pas unique, et les aider à surmonter leurs difficultés. Quelle est votre conclusion et quel serait votre conseil ?

A. W. - J'ai une expérience limitée des thérapeutes et de la thérapie. Ceux que je connais semblent tenir à leur théorie comme à des vérités religieuses et refusent de reconnaître que la psychothérapie est une technique imprécise. J'ai un neveu qui a abandonné ses études pour cette raison précisément - l'imprécision et le refus des collègues de reconnaître l'imprécision.

Je n'ai pas de conseil à formuler. Écrire « Denial » était la seule contribution que je pouvais apporter au débat. Cela me fait de la peine que cette pièce n'ait pas été plus largement jouée.

Le théâtre est supposé être, comme tous les arts, le foyer du courage et de la vérité. Le politiquement correct a pris le dessus sur le courage. »

 

Extrait du dossier Faux souvenirs et Manipulation mentale écrit par Brigitte Axelrad.